Dédié aux compagnies et aux artistes émergents, Factory est devenu un rendez-vous incontournable pour découvrir ce qui fera la scène théâtrale belge dans les saisons qui viennent.
Logé au Manège Fonck, à Liège, Factory a la particularité singulière, unique en Belgique, de présenter au public des spectacles en devenir. Cette année, il présente cinq étapes de travail et cinq présentations de projets auxquelles s’ajoutent deux spectacles (finis) et une carte blanche donnée à quatre poétesses. Le Pass Factory (16€) est valable tous les jours et donne accès à toute la programmation.
Au rayon des spectacles aboutis, le festival s’ouvrira avec Maison Chaos de Joëlle Sambi, une performance aussi poétique que politique. Usant de poésie engagée, de slam, de chant lyrique, de musique électronique et d’ambiances sonores, Joëlle Sambi part de ses blessures les plus intimes, infligées par des hommes, pour faire la guerre au patriarcat. Femme de lettres, elle est l’autrice de plusieurs récitals et de recueils de poésie qui interrogent les identités, les genres, la condition féminine. Maison Chaos est une prise de paroles, en trois tableaux, qui cartographie les traces que les violences misogynes laissent sur le corps, la terre et la mémoire.
En préambule à ce spectacle, carte blanche est donnée à quatre poétesses. Dounia Tadli, autrice et slameuse éco féministe, explore les thèmes de l’identité, des racines, du féminisme, du rapport au vivant. Stéphanie Delville choisit de prêter sa voix et sa plume à une cause qui lui tient particulière ment à cœur : l’obésité et l’acceptation de tous les corps. Artiste afropéenne belgo-burundaise multidisciplinaire, Kayrenn, qui a une prédilection pour les arts de la parole, écume les scènes slam belge. Mélissa Lejeune aka Méli a toujours cherché les mots justes pour décrire l’environnement dans lequel elle évolue et les personnes rencontrées, y compris elle-même.
Dans Flo – La rumeur des comptoirs, Lucile Marmignon part de la mort de Florence, une mère dont le départ précipite une série d’événements tragiques au sein de sa famille. Guidée par une recherche minutieuse, Lucile déterre les histoires cachées et redonne vie aux personnages anonymes et dérisoires. De la mémoire individuelle à la mémoire collective, Flo nous invite à réfléchir à la manière dont nous construisons nos récits.
Présentations et étapes de travail
Certes, présenter des spectacles en cours d’élaboration aux professionnels de la profession – ils étaient pas moins de 90 programmateurs, responsables de théâtres ou de centre culturels, ce lundi pour prendre le pouls de la scène de demain – a du sens. Il peut sembler plus incongru de partager ces bribes de créations en devenir avec un large public mais l’objectif de la Plateforme Factory est de mettre en lumière, et de soutenir, les compagnies et artistes émergents. A travers des projets parfois surprenants, souvent innovants et prometteurs, il est possible de se faire une idée de ce qui se prépare pour l’avenir.
La programmation a été établie de manière collective par la Plateforme Factory, le Festival de Liège et la Chaufferie. La sélection est effectuée sur base de dossier uniquement et est fonction de l’état d’avancement du projet, de l’écriture par les porteurs du projet et de l’inclusion de différents éléments comme le jeu, la musique, la lumière, … L’autofiction – une écriture inspirée par un vécu personnel – se taille la part du lion dans les projets sélectionnés. De même que la condition et, plus particulièrement, la violence faite aux femmes domine la programmation de cette année.

Sarah Cluny, metteuse en scène de Laisse-moi te taire et avocate, a été choquée par les propos d’un de ses confrères en marge du procès Mazan, à Avignon. Celui-ci développait un argumentaire autour de l’infraction intentionnelle du viol qui suppose la conscience de l’absence de consentement (la victime était droguée). Avant de conclure : « il y a viol et viol ». Heurtée par ces propos dans la bouche de quelqu’un qui représente la justice, Sarah Cluny s’interroge : « pourquoi la justice est systémiquement violente contre les femmes ? »

Dans Madonna (non) grata, Alba Porte effectue une boucle temporelle transpose la Vierge Marie en 2024. Elle vit dans un logement de fonction fourni par l’homme en compagnie de son meilleur ami Dagobert. Elle observe la lent dégradation de son enveloppe corporelle, immortelle amis avec les inconvénients des mortels. Il s’agit ici de démystifier l’icône du sacré, figure féminine créée par les hommes. Le tout illustré avec des tableaux du Caravage ou de Jean Fouquet.
Violette Pallaro et le groupe Pink Noise présentent White Noise. Elle a retrouvé une boîte de K7 audio datant de 1994 où elle découvre la voix de son adolescence lorsqu’elle a enregistré son journal (intime) sonore. Elle entreprend d’enregistrer un message à son enfant qui ne va pas exister, reste le bruit blanc de la bande magnétique. Elle pose la question à sa mère : pourquoi a-t-elle fait des enfants ? A l’époque où la femme n’avait quasi aucune existence légale en dehors du mariage, elle voulait faire des enfants pour garder sa place dans la société.

Rachel et Sarah Brahy sont deux sœurs. L’une est sociologue et l’autre est comédienne. Ensemble, elles présentent Hotel Yankee dans lequel se réfugie Marthe après un épisode aigu de violence. Tous les soirs, elle tire une carte du Tarot de Marseille et ouvre un nouveau monde, d’autres récits inspirés du parcours des deux sœurs et d’autres femmes. Le tarot leur a permis de rétablir leur lien de soeur et de déplier de la lucidité commune. Outre la sororité, la pièce se penche sur la notion de traumatisme indirect – le fait d’être affecté par le traumatisme vécu par un proche – et met en lumière différents récits de résilience.

Dans Normcore, Marion Lory aimerait répondre à une question qui la taraude : faut-il rester dans son couple et supporter les petites habitudes de l’horrible quotidien ou partir ? Pour une femme qui aspire à la normalité autant qu’elle la déteste, l’amour romantique, la famille traditionnelle constituent-ils ou s’opposent-ils à l’enfer de l’impossible idéal féminin ? Considérant l’hétéronormativité comme un régime politique basé sur la hiérarchie des sexes, elle évoque la difficulté de quitter le prince pour se retrouver dans son statut d’infériorité. Mais elle promet des propositions politiques.
Avis de tempête de Karim Daher commence comme La Tempête de Shakespeare avec deux personnages absents, Ariel et Caliban. La pièce en est déstabilisée et les personnages en perdent jusqu’à leur identité propre ce qui les entraîne dans une spirale de violence. Les cadavres minent une civilisation qui se sent supérieure mais qui court à sa perte. Avis de tempête constituera la première partie d’une trilogie consacrée à la colonisation.
Avec trois enregistreurs avec une bande magnétique passant en boucle par chaque appareil, l’opérateur explore des archives sonores. Il y a Denise qui enregistre, en 1990 à Linkebeek, un message pour son amant maintenant à l’autre bout du monde. Il y a aussi un texte de remerciement, enregistré le 26.06.1987 Ma fête (d’où le titre), adressé par Paul Sarraute à sa femme et ses collègues des contributions de Charleroi à l’occasion de son départ à la retraite.
Les dykes sont des injections de magma brûlant dans des fractures de la croûte terrestre. En argot, le terme déigne les gouines, les lesbiennes. Outre la place des lesbiennes dans la société, Dyke Injection de Camille Freychet, s’intéresse aux cicatrices de la terre, aux mouvement infimes qui forment le monde, au gré d’un périple en auto-stop vers l’Islande. L’auto-stop, c’est l’indépendance, l’aventure, et il est plus facile de parler d’intimité avec des inconnus que dans sa famille.
Julie Nathan a écrit Le fardeau des rêves à partir de Moby Dick d’Herman Melville. Réécrivant l’histoire pour le théâtre, elle s’attache néanmoins à garder la structure du roman qui fait la part belle au matériel et à la technique de la chasse à la baleine ne laissant qu’une petite place à l’intrigue du capitaine Acab que le cachalot a privé d’une jambe. In entretient un combat à mort – dont seul Ismaël, le narrateur, sortira vivant – contre la nature pour venger sa jambe perdue.

The Best of me de Martin Rouet donne à voir le monde caché que porte un individu. Il installe un dispositif avec un revolver, dirigé sur lui, dont la chute d’un poids active la gâchette. Il singe le texte d’introduction de Lady Gaga lors de sa cinquième date au Madison Garden de New York, « je rêvais qu’un jour quelqu’un croie en moi »… Il est rejoint par une femme qui entonne une chanson de France Gall, « on donne le meilleur de soi-même ».
Festival Factory, du 8 au 13 septembre, au Manège Fonck.
Programme complet: www.factoryfestival.be
