Alice au pays du cinéma
Texte : Sandrine Beau
Illustrations : Caroline Leibel
Éditeur : Alice jeunesse
Date de parution : 22 janvier 2026
Genre : Roman jeunesse, Biographie
Avec Alice au pays du cinéma, la littérature jeunesse s’empare du destin hors norme d’Alice Guy, figure fondatrice du cinéma trop longtemps restée dans l’ombre. À travers un roman biographique enthousiaste, accessible dès 11 ans, on découvre le parcours d’une femme audacieuse qui a cru, avant beaucoup d’autres, au pouvoir du cinématographe.
Une vocation née à l’ombre des bureaux Gaumont
Le roman adopte un parti pris simple et efficace : Alice Guy s’adresse directement à son journal. Ce choix donne au texte un ton vivant, empreint d’une passion communicative. On découvre une jeune femme recrutée à la fin du XIXᵉ siècle comme simple secrétaire chez Gaumont, à une époque où le cinéma n’en est encore qu’à ses balbutiements. Très vite pourtant, Alice comprend le potentiel narratif du cinématographe, alors cantonné à des démonstrations techniques.
Elle raconte comment elle a dû convaincre Léon Gaumont de lui faire confiance, souvent en réalisant ses films en dehors des heures de bureau. Ce sont d’abord de courts films muets, en noir et blanc, souvent comiques, portés par un humour burlesque qui rencontre un franc succès. Peu à peu, elle ose davantage : trucages, récits plus longs, intrigues plus complexes. L’inspiration lui vient souvent par hasard, et le roman restitue bien cette effervescence créative.
Une œuvre foisonnante
Au fil des pages, le lecteur prend la mesure de la variété des films réalisés par Alice Guy. Si le divertissement occupe une place centrale, elle aborde aussi des sujets de société liés à la famille, explore différents genres, jusqu’aux westerns. Le livre permet ainsi de comprendre, de manière très pédagogique, l’évolution du cinéma lui‑même : des premiers essais artisanaux aux œuvres de fiction plus ambitieuses.
Quelques illustrations aux teintes sépia, évoquant des photographies anciennes, ponctuent le récit. Elles apportent une touche esthétique appréciable, même si elles restent peu nombreuses et n’illustrent pas vraiment des épisodes précis.
Sur le plan du contenu, Alice au pays du cinéma joue un rôle essentiel. Il offre aux jeunes lectrices et lecteurs un modèle de figure historique inspirante qui bouscule les stéréotypes de genre. Le témoignage d’Alice met en lumière la difficulté, pour une femme, à l’époque, d’obtenir la reconnaissance professionnelle qui lui est due. Le paradoxe est frappant : tant que Gaumont ne croit pas vraiment au cinéma, il la laisse faire ; lorsque le succès arrive, il hésite soudain à confier une telle responsabilité à une femme.
À force de persévérance, Alice parvient pourtant à créer son propre studio, avant de partir aux États‑Unis vivre son rêve américain et fonder sa société de production, Solax. Mais cette aventure aura un goût amer. Après quelques années, elle rentre en France, divorcée et sans le sou.
Un manque de tension dramatique
Là où le roman déçoit, c’est dans le manque de conflits intérieurs qui aurait pu rendre l’héroïne beaucoup plus complexe et attachante. Les deux premiers tiers d’ Alice au pays du cinéma sont portés par un enthousiasme presque béat. Le récit est informatif mais peu chargé en intensité dramatique. Les difficultés, les échecs et les désillusions n’apparaissent que dans le dernier tiers du roman, et sont présentés comme des événements extérieurs subis. Si Alice suscite la sympathie, et si sa quête de reconnaissance en fin de vie soulève des questions essentielles sur l’effacement des femmes de l’histoire, on reste un peu sur sa faim.
