Titre : Villes Impériales
Auteur : David Chanteranne
Éditeur : Flammarion
Date de parution : 3 juin 2026
Genre : Essai historique
S’il est une constante de l’Histoire de France, c’est bien la place qu’y occupent ses souverains. Pendant plus d’un millénaire, soixante-quatre rois ont façonné le destin du royaume, laissant derrière eux un héritage politique, culturel et architectural considérable. Pourtant, hormis quelques figures comme Louis XIV, François Ier ou Henri IV, ces monarques semblent aujourd’hui relégués aux oubliettes. Leur éclat s’est estompé face à une autre silhouette historique, plus spectaculaire, plus romanesque aussi : celle de Napoléon.
Et pour cause, l’empereur continue d’exercer, lui, une fascination permanente. Stratège de génie pour les uns, bâtisseur d’un état pour les autres, il demeure une figure symboliquement puissante. C’est sur celle-ci que s’appuie l’association « Ville Impériale ». Créée à l’initiative de la ville de Rueil-Malmaison, en partenariat avec Compiègne, Fontainebleau et Saint-Cloud, l’association « Ville Impériale » fédère les communes françaises – mais pas uniquement – dont l’histoire est liée au Premier ou au Second Empire. Ce réseau a pour vocation de valoriser l’héritage impérial à travers des actions communes, une stratégie de communication partagée et des événements culturels. Il s’agit d’un véritable levier pour renforcer l’attractivité touristique et patrimoniale des territoires membres.
L’ouvrage Villes impériales, dirigé par l’historien David Chanteranne, s’inscrit pleinement dans cette démarche. Il propose un voyage à travers la France, la Belgique, l’Italie, la Pologne ou encore le Royaume-Uni, en suivant les traces laissées par les deux seuls empereurs ayant effectivement régné sur la France : Napoléon Ier et Napoléon III. À travers ces étapes se dessine un road book impérial qui narre autant les grands tournants de leurs vies que les épisodes plus confidentiels.
Ne le cachons pas, pour les amateurs d’Histoire et d’histoire de l’art, la lecture se révèle plaisante. L’ouvrage adopte la forme d’un carnet de voyage historique. Le parcours est fluide, accessible et bénéficie d’illustrations abondantes qui accompagnent le propos. L’ensemble parvient à conjuguer rigueur historique et plaisir de la découverte, sans jamais sombrer dans le pompeux.
Mais au fil des pages, deux interrogations se sont néanmoins posées. La première concerne les Belges. Un tel ouvrage peut-il trouver un véritable écho de ce côté-ci de la frontière ? La réponse est oui. L’empreinte de Napoléon demeure profondément inscrite dans l’Histoire de la Belgique. Bien sûr, Waterloo constitue un lieu incontournable et une « ville impériale » donc. Mais l’influence de l’empire dépasse largement le champ militaire. Les héritages administratifs, juridiques et économiques issus de la période française ont marqué et continuent de marquer durablement la (future) Belgique.
La seconde question, plus délicate, touche au cœur même du projet mémoriel porté par ce type d’initiative. Peut-on, et doit-on, transformer en destination touristique privilégiée l’héritage d’un personnage dont la grandeur historique est indissociable d’une violence politique et militaire considérable ?
La question mérite d’être posée sans animosité, mais sans complaisance non plus. Faut-il célébrer un homme qui a instauré un régime autoritaire, placé l’opposition sous surveillance et restreint les libertés publiques ? Un homme dont les ambitions impériales ont contribué à entraîner l’Europe dans des guerres meurtrières, causant la mort de centaines de milliers de soldats et de civils ? Un homme qui a rétabli l’esclavage dans les colonies françaises et dont les politiques ont participé à des répressions sanglantes, notamment à Saint-Domingue, aujourd’hui Haïti ?
Il ne s’agit évidemment pas de nier l’importance historique de Napoléon, ni de contester la nécessité d’étudier son action. L’histoire ne se réécrit pas, pas davantage qu’elle ne se juge selon les seuls critères du présent. Mais entre comprendre et célébrer, entre transmettre et magnifier, la frontière demeure essentielle.
C’est précisément là que Villes impériales soulève, peut-être malgré lui, une réflexion plus vaste. Le travail historique accompli par ses auteurs mérite d’être salué pour sa qualité et sa capacité à rendre accessible un patrimoine souvent méconnu. En revanche, l’idée même d’une valorisation touristique fondée sur la nostalgie impériale interroge. Une société gagne-t-elle réellement à embellir le souvenir d’une puissance construite sur la conquête, la domination et le culte du chef ? Le ferions-nous avec des personnages plus contemporains ?
En résumé – et je vais parler en « je » pour ce dernier paragraphe -, grâce à cet ouvrage, j’ai appris des choses, mais j’ai aussi repensé mon rapport personnel à l’Histoire. Et de me dire que l’héritage historique ne réside pas uniquement dans ce que nous choisissons de conserver de notre passé, mais dans la manière dont nous décidons de le raconter, de le transmettre et de le mettre en scène.
