
Libres d’obéir
Scénario : Johann Chapoutot
Dessin : Philippe Girard
Éditeur : Casterman
Sortie : 27 août 2025
Genre : Vulgarisation
Vous ne travaillez pas chez Tesla, mais la ressemblance entre le grand patron de votre boîte et le chef du parti nazi ne vous a pas échappée. Ce n’est pourtant pas sa moustache, plutôt faussement négligée que droite, qui vous pousse à faire ce rapprochement. Non, il y a quelque chose d’autre… Mais quoi ?
Johann Chapoutot et Philippe Gerard se proposent d’éclaircir quelque peu cette question qui vous titille. Spoiler : la ressemblance entre le monde du travail et l’idéologie hitlérienne se trouve dans le discours. Au commencement, donc, de cet épisode noir de l’histoire allemande, il y a un homme. Un troufion avec des ambitions mégalomanes, un trublion qui écrit ses mémoires en prison et un futur despote. Mais en plus d’être tout ça, Hitler était un fervent opposant à la notion d’état.
Les auteurs nous apprennent que, pour lui, l’état était l’apanage des nations en déclin comme la France. Ce qu’il lui reproche : son incapacité à s’élever comme moteur de la collectivité. L’état est individualiste alors que la convergence des foules ne peut se faire qu’autour d’une mission commune. Mais pour que cette connivence fonctionne, il faut la présence d’une entité supérieure qui agit, bien entendu, pour le bien de la communauté. L’organisation hiérarchisée de sa société est donc cachée par la présence d’un but commun.
Et là, normalement, les choses s’éclairent doucement. Dans le discours faussement bienveillant de votre RH qui vous enjoint à accepter les heures supplémentaires pour la concrétisation d’un rêve commun, apparaissent quelques nuances de totalitarisme. Mais cette surcharge de travail ne vous effraie peut-être guère. Du moment qu’il existe des afterworks pour vous détendre et des teambuildings pour resserrer les liens. Mais savez-vous que les théoriciens nazis aussi avaient à cœur de promouvoir le divertissement auprès de leurs adhérents et des masses obéissantes ? Et pour ceux qui ne sont toujours pas convaincus, attendez de découvrir le passé de celui qui a formé les cadres des grandes compagnies allemandes d’après-guerre.
Voilà ce que martèlent Johann Chapoutot et Philippe Girard dans une esthétique franchement inspirée des affiches de propagande. Le propos est agressif, écrit en lettres capitales, avec une iconographie simple, directement accessible mais convaincante. La forme s’inspire de l’époque qui nourrit son propos. Et puisque les auteurs prônent une vision libre du travail et de la société, affranchie des carcans dogmatiques et asservissants, pourquoi ne pas le faire jusque dans le dessin ? L’organisation graphique se permet donc certaines largesses qui confinent au désordre. Le sens de lecture est pour certaines doubles pages aléatoires, quand le propos ne souffre pas de la répétition.
Mais il faut bien le lui reconnaître, le discours est original. Audacieux même. Faire un lien entre l’activité principale de nos existences et la période la plus sombre de l’histoire contemporaine n’est pas sans risques. Mais ce n’est pas la fin en soi du travail que critiquent les auteurs – qui ne prêtent pas aux patrons des volontés génocidaires – mais bien ce qui entoure sa mise en pratique. Les mécanismes qui permettent de rendre les employés libres d’obéir.
