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    Le livre de la culpabilité : manipulation par la règle de trois

    Le vieux domaine anglais, avec ses tentures poussiéreuses et ses décorations en chêne, semble construit sur le souvenir d’une noblesse passée. Les trois garçons parfaitement identiques qui y vivent n’ont pas conscience que la demeure est exactement ça : une relique. L’incarnation d’une idéologie qui commence à s’effriter. En fait, les triplés n’ont conscience de rien. Ce qu’ils savent du monde, c’est le livre de la connaissance qui le leur a appris. Ils n’ont jamais pu dépasser les limites d’Ashbridge, le village attenant, dans lequel ils se rendent avec la nette impression de ne pas y être les bienvenus.

    Fait étrange : la mère du matin, lorsqu’elle vient compiler les rêves des garçons, constate qu’une jeune fille aux cheveux noirs les visite tous les trois dans leur sommeil. Mais là encore, l’innocence des garçons balaie leurs interrogations. Après tout, ils n’ont que douze ans et aucune raison de trouver suspicieux ce qu’ils ont toujours connus : les pilules administrées, l’étrange menace d’une maladie qu’ils appellent l’Insecte et les rêves collectés. Mais surtout, pour eux, il paraît tout à fait normal de recevoir une éducation de la part de trois mères différentes : une pour le matin, une pour le midi et une pour le soir.

    En fait, la seule chose qui préoccupe ces petits anges aux bouclettes d’or, c’est la perspective de déménager à Margate. Avant, le manoir anglais était peuplé d’autres têtes blondes. Mais tous ont reçu la tant attendue brochure, celle qui signifie qu’il est temps d’aller vivre dans un parc d’attraction attenant à la mer. Sur le fascicule, on peut voir des enfants tout sourire se promener accompagnés d’un dinosaure, nageant jusqu’à l’horizon ou encore se gavant de friandises. Margate est un endroit idyllique qu’attendent les pensionnaires comme certains attendent Noël.

    Mais comme le lecteur peut s’en douter, toutes ces bizarreries et ces promesses cachent quelque chose. Le livre de la culpabilité est imaginé comme un monde déviant, dans lequel la Seconde Guerre mondiale n’aurait pas eu la même conclusion. Un monde qui, subtilement, se réinvente sur le nazisme, mais aussi sur certaines obsessions du siècle passée. Dans cet espace parallèle, le progrès scientifique est une quête qui légitime les traitements inhumains.

    Mais Le livre de la culpabilité, c’est aussi une écriture. Ce n’est pas un huis clos et pourtant, on y sent bien l’enfermement. Tous les personnages semblent prisonniers de leur condition et parfois même de leur lieu de vie. Ils se questionnent, mais agissent peu. Pourtant, tout dans leur existence paraît déplacé. Si Le livre de la culpabilité était un film, il serait un mélange entre Canine et le Grand Budapest Hotel. Il faut dire que Catherine Chidgey parvient admirablement à créer des atmosphères de malaise dans lesquelles les canapés sont recouverts de fil plastique et les services en porcelaine exhibés.

    Et puis l’autrice n’hésite pas à jouer de la symbolique. Le sentiment d’étrangeté est renforcé par l’incessante présence du nombre de trois : trois chapitres dans lesquels trois mères utilisent trois livres pour éduquer trois garçons. À cette infernale trinité, s’ajoute la curieuse ressemblance que tous les personnages semblent avoir avec quelqu’un d’autre. Certains, comme les triplés, sont indissociables. Et d’autres paraissent interchangeable. Le livre de la culpabilité agrippe le lecteur puis le balade. C’est une expérience curieuse, déconcertante, mais envoûtante.

    Cheyenne Quévy
    Cheyenne Quévy
    Responsable littérature

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    Titre : Le livre de la culpabilitéAuteur.ice : Catherine ChidgeyEdition : GallmeisterDate de parution : 04 mars 2026Genre : Roman Le vieux domaine anglais, avec ses tentures poussiéreuses et ses décorations en chêne, semble construit sur le souvenir d’une noblesse passée. Les trois garçons parfaitement identiques qui y vivent n’ont pas conscience que la demeure...Le livre de la culpabilité : manipulation par la règle de trois