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    Le dernier spectacle de Mohammed Toukrabi aux Tanneurs : comment traduire le silence ?

    Il apparaît discrètement, même si on ne verra pourtant plus que lui durant l’heure, ou presque. Mohammed Toukrabi s’est emparé des Tanneurs comme il a conquis son public lors du festival d’Avignon 2025 pour la création de sa pièce Every-body-knows-what-tomorrow-brings-and-we-all-know-what-happened-yesterday. Dans ce titre à rallonge déjà, dans cette entrée sur scène, on y décele une interrogation, des questionnements sur le corps, le langage et les mots qui libèrent ou enferment.

    Mohammed Toukrabi nous balade dans cet espace-temps où son corps à lui fait la loi, dessine et montre à voir le futur, le présent et le passé de la danse. Il revisite à sa manière, d’acte en acte, certains genres ou types de danse, passant d’un mouvement à l’autre avec beaucoup de fluidité. Il souhaite renverser la hiérarchie connue, « décoloniser » l’imaginaire qui voudrait que les pas de ballet soient plus prestigieux que ceux du hip-hop. 

    Toukrabi ne vise cependant pas la démonstration de force ou la pédagogie militante. Il souhaite montrer par sa prestance et son agilité physique que le corps est maître et que les mots sont insuffisants pour le définir. Dans sa performance, l’artiste laisse entendre en début de spectacle une voix qui parle en anglais, en français et en arabe (dialecte tunisien) nous plongeant dans l’incertitude volontaire. En-effet, présumant qu’il n’y aurait pas dans le public beaucoup de personnes parlant cette dernière langue, la voix en question nous interroge sur nos impressions d’entendre de l’arabe alors qu’on ne comprend (peut-être) pas, et que ces mots ne sont pas traduits. Si l’anglais et le français le sont, l’arabe ne l’est pas, et par là, Toukrabi revient interroger nos préjugés et nos systèmes qui donnent de la prééminence à certaine culture plutôt qu’à une autre. 

    Comment vit-on cet état d’incertitude, qui ne permet pas de mettre un cadre, de poser un regard certain sur ce qu’on a face nous ? Et que sommes-nous en train de regarder ? Qui est cet être qui se déplace et se mouve comme un léopard, qui ne laisse parfois entrapercevoir que ses mains ? Comment montrer les différentes strates qui composent un homme, un artiste ? Comment dire qui nous sommes si l’on ne peut montrer qu’une seule version de nous-même, ce corps qui nous porte dans l’ici et maintenant ? Mohammed Toukrabi, dans une ambiance sonore et visuelle engageante dans lequel se dessine le corps du danseur, impose sa stature, sa respiration, son art. Il n’impose par contre aucun discours si ce n’est celui imprimé sur son corps, ses vêtements et ses gestes qui forment un tout, une histoire, un palimpseste emmêlé de signes qu’il nous donne à voir. 

    Quand on le regarde s’approcher, toiser le public d’un oeil vif, on est frappé par cet homme qui semble tailler la scène à sa mesure. C’est un artiste qui a conscience que l’art peut (faire) bouger les choses. Et l’art, ici, c’est une chorégraphie complexe qui repose néanmoins sur un socle fort, lui-même, ce qui le compose, ce qui l’a guidé sur cette scène, cette histoire dont il est ici acteur et en même temps dépositaire. Il terminera son spectacle en invoquant le silence, levant haut en l’air un panneau avec le mot écrit dessus (en français). Il n’y a plus rien à ajouter, tout a déjà été dit, montré. Il ne reste plus qu’à repasser des bribes de son spectacle dans nos têtes, s’habiter de cet état d’apesanteur dans lequel il nous a plongé, remettant en question nos manières de juger un corps, une langue, une danse, une culture. 

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    Conception, interprétation et mise en scène Mohamed ToukabriTexte et voix Essia JaïbiDramaturgie Eva BlauteDu 24 mars au 28 mars 2026Les Tanneurs Il apparaît discrètement, même si on ne verra pourtant plus que lui durant l’heure, ou presque. Mohammed Toukrabi s’est emparé des Tanneurs comme il a conquis son public...Le dernier spectacle de Mohammed Toukrabi aux Tanneurs : comment traduire le silence ?