Titre : L’art d’être gai
Auteur.ice : David Halperin
Editions : Gallimard
Date de parution : 19 juin 2024
Genre : Essai
Halperin s’intéresse à un art bien particulier, L’art d’être gai. Mais de quoi il parle, exactement ? Le chercheur universitaire tente de comprendre comment se crée la socialisation collective et culturelle d’une certaine homosexualité américaine. Ainsi, il cherche à comprendre pourquoi des hommes gais (l’auteur accorde une importance à la traduction française du mot anglais « gay », lié à la joie et à l’homosexualité dans sa langue d’origine) en 2025 peuvent lire des œuvres culturelles produites des décennies auparavant, des œuvres qui ne représentent, à priori, rien d’homosexuel dans leur contenu, et qui pourtant sont décodées, dans leur style, et même revendiquées comme des objets de fierté gaie.
L’art d’être gai est un bouquin complexe et ambitieux, publié initialement aux États-Unis d’Amérique en 2014. 530 pages d’écriture en pattes de mouche, 100 pages de notes. C’est une somme qui ne s’envisage pas comme telle, ni par son contenu ni par son auteur. Halperin est clair : tout reste à faire. Il ne s’intéresse pas aux gestus, aux manières d’être, à la voix. Il ne s’intéresse d’ailleurs même pas vraiment à Lady Gaga, à la scène culturelle queer contemporaine ou au music-hall. Non, tout ce qui l’intéresse, c’est Joan Crawford dans Mildred Pierce.
Les 500 pages du livre tournent autour d’un film, non, d’une scène d’un film. Mildred Pierce, donc, sorti en 1945, en noir et blanc, réalisé par Michael Curtiz, dans lequel le personnage éponyme, joué par Joan Crawford, a une discussion houlée avec sa fille Veda. Cette scène, ce film, repris, parodié, c’est le cœur de son projet. Méticuleusement, page après page, Halperin va nous expliquer pourquoi une scène d’un film de 1945 où deux femmes, une mère et sa fille, se disputent, est un trésor d’une certaine culture gaie.
Pour ce faire, Halperin, lui-même gai d’une septantaine d’années, va retracer l’histoire de l’homosexualité américaine au vingtième siècle, tournant autour de ces événements fondamentaux que furent les émeutes de Stonewall, fin des années 1960, où des personnes gaies revendiquèrent leur droit d’exister face à la police. Ces manifestations permirent à beaucoup d’homosexuels de « se libérer ». Certains dirent que l’art « gai » était alors voué à disparaître. En-effet, pourquoi conserver des codes gais cachés dans des œuvres familiales, majoritairement destinées à un public hétérosexuel, alors que tout était maintenant possible, et sans se cacher : se marier, baiser ou se tenir par la main en pleine rue.
C’est là que la recherche d’Halperin devient fascinante lorsqu’il détaille, en gros, deux cultures gaies : il y a ceux qui veulent à tout prix faire comme les « hétérosexuels », s’assimiler, faire famille, que les « efféminés » d’avant Stonewall prennent la tangente et disparaissent. Et il y a les autres, ceux qui, malgré Stonewall, continuent de revendiquer une homosexualité déviante, latente, une culture camp qui revendique la blessure, ironise à outrance, en fait de trop pour ne jamais plus baisser la tête (ou seulement pour sucer).
L’art d’être gai est un ouvrage magistral d’Halperin qui permet, à partir d’une scène d’un film des années 1940, d’ouvrir le cœur des cultures gaies américaines, de le décortiquer, tout en essayant jamais ni de complexifier à outrance, ni de simplifier le propos. L’auteur est très pédagogue, il nous donne presque des exercices de littérature comparée. C’est un ouvrage écrit par un académicien, un universitaire, pro-queer dans son propos, avec un certain béatement crédule peut-être pour cette culture, et qui prend position pour le bizarre, l’indécent, le camp dans la lutte contre l’hétéro-normativité des relations et du monde.
