Titre : La graine
Auteur.ice : Jacqueline Manicom
Edition : Gallimard
Date de parution : 12 mars 2026
Genre : Auto-fiction
Bienvenue à l’hôpital. Sauf que ce n’est pas n’importe quel hôpital. C’est la maternité Sainte-Cécile, à Paris, dans les années 1970, peu avant que la loi Veil (1975) n’ait été adoptée en France, régulant les interruptions volontaires de grossesse. Jacqueline est sage-femme, à la fois femme et sage, mais aussi écrivaine guadeloupéenne. C’est le journal de ses gardes quotidiennes qu’elle confiait alors, il y a plus de 50 ans, à la littérature.
Jacqueline Manicom est une femme qui ne croit pas (plus) en Dieu. Pourtant, chaque jour, elle fait office de déesse sur Terre et délivre (ou fait sortir de force) de l’utérus de multiples femmes des bébés. Elle voit passer toutes sortes de femmes, de celles qui ont 19 ou 20 ans et qui n’ont jamais entendu parler des mots “contraception”, de celles qui ont aussi quelques années de plus et en sont à leur dixième enfant et n’ont jamais entendu parler du mot “contraception”…
Jacqueline libère ces bébés et tente, à son époque, de libérer la parole, en pleine “deuxième vague” féministe (qui ne dit alors pas son nom). Elle interroge ces femmes pondeuses qui en sont à leur septième abandon d’enfant, celles qui sont elles-mêmes abandonnées dès la naissance du premier par l’homme responsable de leur engrossement. Des fois, Jacqueline capitule. Elle sent que ce n’est pas le moment, que cela ne sert à rien, qu’elle doit garder son énergie pour autre chose.
La graine est divisé en chapitres assez courts, qui reprennent les gardes, les remplacements par les collègues de jour ou de nuit, les accouchements. Jacqueline Manicom décrit les gestes, les paroles, les erreurs, le racisme et le sexisme ambiants. Elle montre ce petit jeu de la médecine, des diplômes, des hommes blancs qui se sentent supérieurs avec leur stéthoscope, des femmes blanches qui tentent de s’éloigner de la lie en déclamant haut et fort leur racisme.
De tout ce petit jeu, responsable parfois de la mort de certaines femmes, de certains bébés, de ce cirque social, Jacqueline Manicom dresse un portrait époustouflant, telle une sociologue infiltrée, avec beaucoup de douceur et une certaine fatigue qui pointe. Les pages les plus fortes, les plus dures, sont celles qui décrivent les accouchements qui se déroulent mal, la violence quotidienne faite aux femmes, en particulier aux femmes pauvres, non blanches, arabes ou noires.
Jacqueline Manicom est guadeloupéenne et elle n’est pas la seule guadeloupéenne à travailler à l’hôpital. Elle a su tirer son plan, elle trouve encore du sens car son métier de sage-femme dans cet hôpital lui permet toujours d’accueillir les bébés, d’accompagner les femmes. Dans certains hôpitaux parisiens, les sages-femmes font tout le travail et les hommes-médecins tirent toute la gloriole en sortant le bébé au dernier moment.
L’autrice décrit donc ses compatriotes qui nettoient notamment le sol des hôpitaux de Paris, alors qu’eux et elles pensaient pourtant quitter leur île pour trouver le paradis sur Terre en métropole. Plus le livre avance, plus Manicom confie, sous forme de semi-entretien fictionnalisé, la vie de ces personnes quand elles vivaient encore en Guadeloupe, avec la chaleur, le sucre de canne, les viols des fois, la violence aussi. Pourtant elle décrit aussi une société guadeloupéenne qui savait prendre davantage soin de ses nouveaux-nés et de ses mort·es. Ainsi, tous les placentas étaient plantés au pied d’un arbre, retournant à la Terre, et les morts étaient habillés, soignés, presque dorlotés, alors qu’à Paris, le vivant et le mort finissent ou débutent leur chemin dans des salles froides, sans lien avec la vie dans l’au-delà ou d’avant. Tout est clinique.
Le livre La graine, dont le titre est magnifique et très bien choisi, est passionnant, dur, triste, beau. On a l’impression d’y voir du Bourdieu, la série The Pitt, les féministes intersectionnelles, etc. On ne peut cependant qu’être désolé, en lisant l’avant-propos du livre, que Jacqueline Manicom a mis fin à ses jours en 1976, 2 ans après la publication, après avoir dû quitter l’hôpital, par fatigue intime, politique, de tout ce qu’elle voyait et subissait. C’est un cadeau posthume que lui fait la maison d’édition Gallimard en ré-éditant ce livre, un cadeau en sa mémoire mais aussi un cadeau pour nous, humain·es de 2026, de voir d’où l’on vient. Nous pouvons ainsi puiser dans la force, le courage, la beauté, l’humanité de cette femme écrivaine guadeloupéenne pour continuer à lutter pour un monde plus juste pour les vivant·es et les mort·es.
