Titre : Crush
Auteur.ice : Momo Yamaguchi
Éditeur : Actes Sud
Date de parution : 13 mai 2026
Genre : Roman
Dans Crush, Miko est une jeune fille nipponne de 24 ans qui se sent seule. Elle travaille, beaucoup, dans une compagnie lambda où elle effectue un boulot lambda pour des hommes lambda. Et… voilà un peu où en est sa vie. Elle se questionne sur ses amitiés (son amitié, avec Nina, vu qu’elle n’a pas beaucoup d’autres « amies » et tout aussi peu d’amis). Surtout, elle a un besoin immense d’être aimée, touchée, et puis, disons-le franchement, baisée par des hommes. Et elle ne sera pas trop regardante sur les qualités des messieurs, étant donné qu’elle se considère elle-même comme une meuf lambda, voire carrément pire : moche.
Le premier roman de Momo Yamaguchi nous emmène donc au Japon avec beaucoup de drôlerie et de causticité. L’héroïne, Miko, porte un regard très ironique sur sa personne et le monde qui l’entoure, sans toutefois être complètement désabusée comme dans un roman de Bret Easton Ellis, pour citer un auteur au hasard. Son héroïne est consciente de ses atouts (sa personnalité, son intelligence) et de ses faiblesses (sa poitrine désespérément plate, son absence de pommette) dans un monde patriarcal hétéronormé. Bien que mal dans sa peau (et comment ne pas l’être, quand on considère un minimum la vie de Mika), le livre ne vire jamais dans la complaisance, la désespération de soi ou la souffrance. L’humour reste la politique « du faible ».
L’autrice nous décrit rapidement les scènes de la vie professionnelle de Mika, où elle est obligée d’être à la fois secrétaire, serveuse et potiche, tout en cumulant des heures supplémentaires non payées pour des hommes qui se soutiennent entre eux, tout en profitant pour lui malaxer les fesses de temps à autre, avec le regard bienveillant des chefs. Si #MeTooa atteint beaucoup de pays dans le monde, le mouvement semble avoir été repoussé par les vagues nipponnes, où les codes anciens restent de mise. Une bonne femme reste, de manière sous-entendue, une femme qui s’occupe du foyer et se marie à un homme, tout en travaillant à temps plein (ou plus) sur le côté pour faire tourner l’économie. Les politiques de santé sexuelle restent taboues, tout comme la pilule de contraception d’urgence.
Si ma critique est axée sur le monde du travail, ce qui importe cependant Momo, expatriée aux USA puis en Angleterre, et Mika, c’est le sexe. Non pas celui qui dégouline de mièvrerie ou de romantisme, transformant les actes sexuels en une chorégraphie sans saveur, ni celui qui, à l’inverse, déborderait de mises en bouche cochonnes et de mains savoureuses caressant des lèvres (et stimulant le clitoris !). Le sexe qui est mis en scène ici est celui du sexe lambda d’hommes hétéro lambda qui n’ont pas connaissance du mot « clitoris » ou n’ont pas appris à le localiser. Pour le dire en deux mots, Mika se fait gentiment pilonné par deux garçons (mais pas simultanément) qu’elle rencontre au hasard d’une soirée pour jeunes expats et découvre ce qu’est… le sexe.
Plus drôle encore que le sexe, est l’énergie folle que Mika met pour se convaincre que ce(s) garçon(s) a (ont) des sentiments pour elle, alors qu’on comprend relativement vite qu’il(s) ne cherche(nt) donc qu’à… oublier leur ex (synonyme de… pénétrer un vagin quelconque). Momo Yamaguchi raconte donc les films et théories improbables que Mika tourne en boucle dans sa tête pour se convaincre que cette fois, c’est la bonne, malgré sa poitrine plate et que le sexe soit plutôt mauvais, elle a enfin réussi à serrer un poisson qui l’autorise à l’étreindre dans les bras après le sexe, et surtout, à se sentir aimée (et non chosifiée comme une gentille petite poupée asiatique par un occidental blanc venu au Japon avec ce but ultime en tête, « se faire » des japonaises).
Crush, dans le fond, sans grande surprise, décrit une société nipponne tournée vers le travail et où le besoin d’être aimé est criant et alarmant. C’est d’ailleurs tout ce que demande Mika, bien davantage qu’un coup de bite qui fait mal alors que son consentement n’a pas été donné. Mika veut être regardée, vue. C’est avec beaucoup de tristesse dans le creux du ventre qu’elle navigue dans cette société où l’emprise de l’impérialisme américain a été démasquée et ne fait plus rêver. L’autrice ausculte le présent de la jeunesse japonaise, la solitude et le mal d’amour dans une société héréro-normée, sans jamais chercher à être militante ou à défendre un propos.
Si dans sa deuxième partie, un passage vers une société dystopique emmurée à cause d’une nouvelle épidémie aurait pu être évité, n’apportant pas grand-chose sinon un regain d’espoir vers la possibilité d’une remise en question de l’homme hétéro lambda, dont la transformation paraît soudaine, la fin de Crush se clôt vers ce que le résumé annonce, là non plus sans grande surprise. Mika, au fond, reste une jeune femme formatée par ce besoin d’efficacité et qui pense que tout peut se conquérir et s’obtenir, peu importe comment. Elle a besoin d’être aimée, les hommes hétéros lambda ne savent pas lui donner cet amour, c’est donc tout naturellement ailleurs qu’elle placera la boussole sur les applications de rencontre, vers un ailleurs qui réinvente l’amitié, la sororité et le quotidien à deux, loin d’être idéal, même quand il est lesbien.
