More

    Ad Dicere au Vilar : une satire expérimentale qui peine à interpeller

    Écrite avec l’aide de chercheurs et chercheuses en neurosciences, la pièce d’Yvain Juillard se présente comme une exploration de notre société future, vampirisée par l’IA, bercée par le capitalisme et l’individualisme, et hantée par ce besoin de saccager son propre environnement. L’accroche était bien sentie, parfaitement d’actualité. Mais sur autant de sujets aussi brûlants, dénoncer sans stéréotyper se révèle être une tâche beaucoup plus ardue qu’il n’y paraît. 

    Dans Ad Dicere, c’est la délation qui devient un jeu télévisé. En 2054, pour rembourser leurs dettes, trois personnes participent à cette émission devenue incontournable. Pour gagner et effacer ces sommes d’argent, souvent astronomiques, les participants doivent répondre à des questions de culture générale. La plupart d’entre elles sont élémentaires, puisqu’en 2054, le niveau d’instruction aurait a priori chuté drastiquement. Si l’un d’eux répond mal, il doit dénoncer quelqu’un de son entourage pour lui permettre de continuer à jouer. Une IA, présente sur le plateau, sélectionne le fait dérangeant et le proche concerné. La lecture se fait tout haut devant le public, au risque de gâcher plus ou moins durablement une vie.

    Ad Dicere, « pour dire » quoi ?

    Comme pour rappeler une certaine célébrité controversée de la télévision française, l’animatrice du jeu, Nico, survoltée, ne comprend pas tous les mots prononcés par l’un des joueurs, un scientifique rescapé de l’inculture généralisée, et s’esclaffe avec un public complice.

    Le fond du discours s’entend : les liens humains se délitent, l’argent guide toujours les esprits, pas le savoir, et la technologie est utilisée à des fins de manipulation et de surveillance. Mais sur scène, tout cela peine à véritablement s’incarner, et surtout, enfonce des portes déjà grandes ouvertes. Les décors, bien que minimalistes, rappellent un plateau TV des années 80, la tension dramatique lors des délations ne prend pas et l’on peine alors à s’immerger dans ce qui se veut être une dystopie moderne.

    Ce n’est pourtant pas faute de nous y faire plonger. Puisqu’assez soudainement, après cette moitié de représentation aux accents humoristiques, c’est une tout autre pièce qui débute.

    Ad Dicere
    © Alice Piemme

    Un mélange des genres confus

    Nous sommes dans les abysses. Une faible lumière bleue éclaire un récif, et des créatures marines se déplacent lentement. Une voix robotique parle, rassure ou met en garde ; qui ? pourquoi ? On ne le comprend pas toujours. Puis les acteurs réapparaissent et appellent à l’aide. On imagine avoir atterri des décennies plus tard, dans une scène de chaos après une submersion marine ou un autre événement climatique, même si l’IA semble prendre le contrôle et brouiller la réalité des humains.

    Une partie expérimentale, surréaliste, presque poétique, qui séduit par la profondeur du jeu des acteurs, la beauté de la scénographie et l’immersion proposée. Mais cette bascule brutale dans l’obscurité finit par noyer aussi bien la scène que le propos ; quelques soupirs se font même entendre dans le public, composé en majorité d’étudiants, sans doute à la recherche d’un plus grand frisson apocalyptique. Peut-être sommes-nous, nous-mêmes, déjà contaminés par ce futur qui détruit la pensée au profit de l’action et du divertissement ?

    Ad Dicere, en référence au latin « Addicere » (condamner) et à l’addiction, reste malheureusement en surface, se perd dans de nombreuses considérations fondamentales mais sans fil rouge clair et ne parvient pas à ouvrir une véritable réflexion, philosophique et scientifique, que l’on était pourtant venu chercher.

    Mélanie Lecoeuvre
    Mélanie Lecoeuvre
    Responsable arts

    Derniers Articles

    Conception, écriture et mise en scène Yvain JuillardAvec Sarah Devaux, Lucas Jacquemin, Nathalie Laroche et Lenni.e PrézelinDu 19 au 23 mai 2026 Au Théâtre Le Vilar Écrite avec l’aide de chercheurs et chercheuses en neurosciences, la pièce d’Yvain Juillard se présente comme une exploration de notre...Ad Dicere au Vilar : une satire expérimentale qui peine à interpeller