Westworld, Œdipe et Prométhée au Far-West

Westworld

(saison 1)

de Jonathan Nolan et Lisa Joy 

Western, Science-Fiction, Thriller

Avec Evan Rachel Wood, Thandie Newton, Jeffrey Wright

Sorti en DVD/Blu-Ray le 8 novembre 2017

Après l’arrêt de la génialissime série Person of Interest en 2016, le public n’aura pas eu à attendre longtemps pour voir la nouvelle création de Jonathan Nolan. À défaut d’un concept original, c’est sur un scénario produit en 1973 que l’auteur aura jeté son dévolu pour établir un nouvel univers : Westworld (Mondwest en français). Les cinéphiles les plus avertis se souviennent avec plaisir de la performance de Yul Brynner en robot-cowboy psychotique poursuivant deux hommes d’affaires à travers les différentes époques du parc immersif de Westworld. Ils ne pouvaient donc que se réjouir à l’annonce d’une série télévisée basée sur cet univers : une telle œuvre offre en effet matière à construction et l’on pouvait certainement s’attendre à une production de qualité.

Quand on sait en plus que cette nouvelle série allait mettre en scène Anthony Hopkins, Ed Harris, Jeffrey Wright, Evan Rachel Wood ou James Mardsen et serait produite par HBO, il ne faisait aucun doute quant à la qualité du produit. Les premières bandes-annonces confortèrent les spectateurs dans ce sentiment.

Rapidement après la diffusion du premier épisode, les critiques furent unanimes pour saluer la qualité du produit. Onze mois après la diffusion du dernier épisode de cette saison 1, voilà que sort enfin le dvd !

Westworld est un parc d’attraction gigantesque dans lequel les visiteurs se voient offrir une expérience immersive d’un réalisme à couper le souffle. Delos, la société derrière cette initiative, a mis au point des androïdes qui peuplent le parc et permettent aux « invités » de réaliser leurs rêves les plus fous ou de laisser libre court à leurs pulsions. Le temps d’une visite, ces voyageurs peuvent ainsi devenir shérif, brigand ou tout simplement suivre les scénarios qui s’offrent à eux. Mais suite à une mise à jour du programme des androïdes, plusieurs irrégularités apparaîtront au sein du parc.

Rares sont ceux qui diront que Westworld est une série qui ne vaut pas la peine d’être vue… Soulignons avant tout l’esthétique du projet qui laissera plus d’un spectateur rêveur : les décors sont beaux, les costumes aussi. Dans cette optique, la chaleur des séquences situées dans le parc se heurtera à la froideur des coulisses dans lesquels les androïdes sont chaque jour reprogrammés. À mesure que l’histoire avancera, le spectateur pourra découvrir un monde gigantesque semblant n’avoir pas de limites. Ce contraste entre le parc et ses coulisses deviendra finalement acteur du récit, évoluant à mesure que les protagonistes progresseront dans leur odyssée. Le monde irréel s’humanisera peu à peu et ses habitants avec lui, tandis que les coulisses, peuplés d’humains bien vivants, deviendront le théâtre d’un cynisme et d’une forme de déshumanisation.

En réalité, Westworld joue constamment avec le spectateur et déplace sans cesse la frontière de l’humanité, montrant au fond qu’être composé de chair et de sang ne fait pas pour autant de nous des humains. Nous ne sommes jamais définis que par nos expériences, nos souvenirs et nos sentiments. En effaçant jour après jour la mémoire des androïdes, les gérants du parc les vident de toute substance, jusqu’à ce que la mémoire résiste à l’effacement et vienne donner vie à ceux-ci, les rendant presque humains.

Au milieu de toutes les thématiques soulevées par la série, celle de la mémoire est donc la plus intéressante. L’homme en noir – le personnage interprété par Ed Harris – est à ce sujet l’un des plus captivants. Nous ne saurons quasiment rien de lui et de son passé, et le doute planera tout au long de cette première saison quant à celui-ci : est-il un androïde qui cherche à subsister face au système qui l’a créé ? Ou bien un humain obsédé au point de se renier lui-même ? Cette composante tiendra d’un bout à l’autre le spectateur en haleine. À l’inverse, si l’homme en noir semblera désincarné à force d’un renoncement de soi apparent, d’autres personnages comme Dolores (Evan Rachel Wood) ou Maeve (Thandie Newton) avanceront sans cesse sur le chemin de l’humanité à force de sonder leur expérience.

Westworld montrera aussi à quel point le souvenir peut définir un être, notamment par l’intermédiaire du personnage de Teddy (James Marsden), sorte de Prométhée enchaîné qui prendra une coloration toute différente à mesure que l’on découvrira son passé – c’est au fond le même principe pour la majorité des personnages du récit.

Au milieu de tout cela, le Dr Robert Ford (Anthony Hopkins) apparaît comme un dieu, jouissant du droit de vie et de mort sur toutes ses créations et faisant souvent preuve d’un cynisme et d’une froideur étonnantes parfois contrebalancées d’une sorte de tendresse paternelle. Si Teddy tenait de Prométhée, on trouve ici un peu du mythe d’Œdipe dans le cheminement du personnage… Anthony Hopkins excelle d’ailleurs dans ce rôle, jouant tout du long dans la retenue, la maîtrise de soi, au point de devenir un gentleman macabre. Ici encore, jusque dans les dernières minutes de cette première saison, ses motivations réelles resteront obscures, comme s’il respectait dès les premières secondes le scénario d’un plan finement établi.

Westworld est une série excessivement riche, bénéficiant d’un casting extraordinaire, d’une esthétique magnifique et d’un scénario finement travaillé, parcouru de retournements et de dénouements difficiles à prévoir. À cela s’ajoute un univers étendu qui laisse présager le meilleur pour la suite (le film original comprenait tout de même une percée dans les mondes antiques et médiévaux, et les premières images de la saison 2 laissent déjà entrevoir la féodalité japonaise !). L’une des meilleures séries de ces dernières années, finement dosée et mesurée, que l’on prendra plaisir à voir et à revoir !

Alexandre Alvarez
A propos Alexandre Alvarez 139 Articles
Journaliste du Suricate Magazine