Le 4 mars dernier sortait l’album Cécile la Shérif, scénarisée par Victor Coutard et dessinée par Walter Guissard. Pour l’occasion, nous sommes allés à la rencontre de celui qui a mis au service de ce western féministe son style coloré et dynamique.
Bonjour Walter. Tu viens de sortir Cécile la Shérif avec Victor Coutard. Peux-tu nous dire en quelques mots de quoi parle votre album ?
L’album raconte l’histoire d’une jeune femme qui habite en France au XIXème siècle. Son père est procureur général et elle rêve de devenir avocate. Mais, à cette époque, les femmes sont interdites de magistrature. Donc elle part aux États-Unis où elle devient shérif et confronte son idéal de justice à la dure réalité du Far-West.
On voit donc que Cécile la Shérif aborde des sujets assez engagés – l’égalité homme/femme, la justice. Cette intention vient-elle de Victor ? Et est-ce que ce sont des sujets avec lesquels tu étais déjà familier ?
La genèse de l’histoire vient de la mère de Victor qui, en tant qu’avocate pénaliste, a dû défendre pas mal de crapules. Pour bien les défendre – parce que tout homme mérite d’être défendu – il faut avoir un idéal de justice solide. Victor m’a, donc, présenté cette histoire comme une manière d’aborder les grands principes du droit. Le sujet me semblait assez actuel, car aujourd’hui, le droit est facilement remis en question. Pourtant, la justice reste un pilier de nos sociétés, même si elle n’est pas parfaite. Et ça m’a plu. Ça et le côté western qui permet de se faire kiffer dans le dessin.
Concernant l’aspect féministe, on n’a pas commencé la bande dessinée en sachant qu’elle irait dans cette direction. On s’était dit qu’on allait raconter une histoire burlesque sur le droit. Mais naturellement, de par son idéal de justice, Cécile est féministe puisqu’elle se bat pour l’égalité. C’est donc un thème qui s’est un peu imposé à nous et qu’on a suivi avec plaisir.
Victor a été très ouvert. Il m’a tout de suite dit qu’il était assez détaché de son texte et qu’il acceptait que celui-ci se fasse charcuter.
Du coup, Victor s’est occupé du scénario et toi du dessin. Comment en êtes-vous arrivé à travailler ensemble ? Comment s’est passée votre collaboration ?
Alors c’est une histoire assez cocasse. En sortant de master, j’ai déposé un petit fanzine auto-publié dans plusieurs librairies. Victor, qui est Parisien, était de passage à Bruxelles. Il est tombé dessus par hasard et m’a contacté. Il m’a envoyé son scénario. On a discuté autour d’un verre et on s’est très bien entendu. C’est ma première bande dessinée donc je ne sais pas comment ça se passe d’habitude avec d’autres scénaristes. Mais notre collaboration s’est bien déroulée. Il faut trouver la bonne longueur d’onde. Et Victor a été très ouvert. Il m’a tout de suite dit qu’il était assez détaché de son texte et qu’il acceptait que celui-ci se fasse charcuter. J’ai donc eu pas mal de marge de manœuvre. J’aime beaucoup raconter par le dessin, et c’est d’ailleurs là tout l’intérêt de la bande dessinée. J’aime jouer avec les silences, les regards. Certains passages d’un texte peuvent être supprimés, car le dessin se suffit à lui-même.
En tant que lecteur, on a l’impression que ton travail se nourrit de références assez diverses – le comics, le manga, la bande dessinée franco-belge, et même le cinéma avec le western – quelles sont tes sources d’inspiration ? Et comment te réappropries-tu certains codes existants pour en faire une lecture singulière ?
J’ai la chance d’être né à une époque où tout est accessible. En grandissant, j’ai mangé du manga comme de la bande dessinée franco-belge et du comics. Mes parents travaillent dans le cinéma, donc forcément j’ai vu beaucoup de films aussi. Cécile la Shérif, c’est une espèce de schmilblick de tout ce que j’aime : le découpage hyper dynamique de Taiyo Matsumoto, les jeux d’ombre et de lumière de Sin City ou encore l’aspect très cinématographique du travail de Bruno, le dessinateur de Tyler Cross. Et puis, j’ai laissé pas mal de place aux onomatopées, car elles appuient le côté graphique. C’est quelque chose qu’on retrouvait beaucoup chez Franquin et qu’on retrouve également dans le manga. Bref, j’ai essayé d’aller chercher tout ce que j’aime pour en faire un dessin qui me représente assez bien.
L’un des aspects marquants de ton dessin, c’est le mouvement, que tu travailles à l’aide de la typo, de l’image et du découpage. En quoi est-ce important pour toi ?
J’avais un objectif ! Ce qui touche au domaine juridique peut paraître ennuyeux ou immobile. Et c’est un piège que je voulais éviter dans le dessin. J’ai donc choisi un style très dynamique pour contrecarrer cet aspect du droit. Notamment grâce aux onomatopées. Pour ce faire, j’ai développé une technique de dessin un peu différente de celle que j’utilise d’habitude. J’ai choisi de poser directement sur ma page des masses de couleurs que je venais ensuite creuser, quitte à y ajouter du trait quand c’était nécessaire. Cette technique me permettait d’être parfois surpris et d’obtenir un résultat plus dynamique. Évidemment, ça peut poser certains problèmes. On se retrouve, par exemple, avec un personnage qui possède un pied trop grand. Mais la disproportion n’est pas inintéressante : elle peut créer un sentiment de vitesse ou de grandeur. Le dessin n’a pas toujours besoin d’être d’un réalisme parfait pour transmettre des émotions et des sentiments.
« C’était un objectif pour moi de me surprendre dans la couleur, de la même manière que je me surprenais en commençant par les masses plutôt que le trait ».
Un autre aspect primordial de ton travail, c’est évidemment la couleur. Comment choisis-tu ta palette ?
J’ai attaqué Cécile la Shérif en sachant que dessiner un ciel bleu avec des maisons en briques rouges pouvait m’ennuyer. Pour moi, le dessin sert à s’évader. Si le ciel est vert et que la maison est mauve, la peau peut-être jaune. On se retrouve avec des palettes de teintes très différentes. C’était un objectif pour moi de me surprendre dans la couleur, de la même manière que je me surprenais en commençant par les masses plutôt que le trait. Ce que je fais, je le fais avant tout pour m’amuser. Et puisque c’est notre premier album avec Victor, on voulait aussi faire quelque chose qui se démarque. Bien sûr, il y a quand même une réflexion. Les couleurs veulent dire quelque chose. On les utilise pour créer des ambiances ou pour extrapoler certaines émotions. Mais on ne voulait pas tomber dans la facilité en représentant la colère par du rouge, par exemple. Je me mettais également des défis. Je me disais que je pourrais essayer d’utiliser toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. J’avais envie de combattre cette tendance qu’on peut avoir à revenir vers des palettes qu’on a déjà utilisées. Parfois, je m’imposais certaines teintes même si elles ne correspondaient pas à celles que j’envisageais pour ma scène. Et souvent ça fonctionnait !
Aimerais-tu ajouter quelque chose ?
Un point important que j’aimerais aborder, c’est le mélange entre réalité et fiction. Le personnage principal est inspiré de la mère de Victor, tout en étant totalement fictif. C’est un aspect du scénario qui m’a plu. D’ailleurs, Cécile va croiser sur sa route des personnages qui ont vraiment existé, comme Louis Moreau Gottschalk qui était bien compositeur et pianiste. Mais il y a aussi Abd El-Kader, incarcéré dans la prison d’Ambroise. Et puis Cécile cite Badinter et Montesquieu. Il y a donc un rapport à la réalité qui est assez intéressant et qui vient principalement du fait que mon scénariste est aussi journaliste et donc assez bon en recherche. De mon côté, j’ai aussi dû me documenter, ce qui m’a permis d’apprendre des choses. J’ai dû chercher dans les archives de la RMS Europa pour trouver le bateau qui datait de 1858, et pas celui de 1880. Pour la documentation sur les États-Unis, j’ai eu la chance de jouer à Red Dead Redemption II et les décors de la gamme Rockstar sont toujours très bien documentés. Leurs vêtements et bâtiments m’ont fourni une super base de données.
Quels sont tes projets pour la suite ?
Actuellement, je suis sur un projet sur le football américain qui devrait paraître chez Casterman également. J’ai vraiment hâte parce que je suis un très grand fan de football américain. En parallèle, je travaille sur un petit projet secret pour lequel je rédige aussi le scénario. Je me jette dans le bain de l’écriture et on verra ce que ça donne !
