Titre : Vivre
Auteur : Robert Badinter
Éditeur : Flammarion
Date de parution : 01 octobre 2025
Genre : Essai
Homme de droit et de lettres, Robert Badinter fut ministre de la Justice sous le gouvernement Mitterrand de 1981 à 1986, avocat passionné et féroce détracteur de la peine de mort, qu’il réussit à faire abolir en 1981. Le combat d’une vie, la ferme conviction d’un homme ayant connu le joug nazi dans sa jeunesse. Vivre raconte cela et bien plus encore.
Pour tous ceux qui ont à cœur les thématiques des droits de l’homme, le texte magistral prononcé par Robert Badinter au Parlement en 1981 demeure incontournable. Si cela vous est encore étranger, nous vous invitons dès aujourd’hui à le découvrir : un plaidoyer d’une érudition exceptionnelle, mais surtout d’une conviction et d’un humanisme prodigieux. Pour comprendre l’homme que l’on connaît par sa légende, les livres d’histoire et certaines images de l’INA, il faut explorer sa jeunesse, son enfance, ses blessures. Dans Vivre, Robert Badinter nous autorise à entrevoir les éléments qui ont forgé son intolérance à l’injustice et son intime conviction qu’un État ne peut avoir le droit de vie et de mort sur des individus. Pour lui, la condamnation à mort d’un seul innocent devrait suffire à son éradication. Il a milité pour l’abolition de la peine de mort non parce qu’il défendait les criminels, mais parce qu’il connaissait ce qu’un pays peut faire lorsqu’il se donne ce droit ultime.
Robert Badinter est né en 1928. À 13 ans, il voit les officiers allemands dresser devant ses fenêtres les drapeaux nazis sur la place de sa commune : le début de beaucoup de malheurs. De confession juive, la famille Badinter était modeste : un père commerçant, une mère au foyer, et deux garçons, Claude l’aîné et Robert, le benjamin. Dans cet ouvrage, tiré de deux entretiens filmés en 2006 et 2023, l’ancien garde des Sceaux explique ce que la guerre et la peur des idées de haine ont coûté à sa famille : la mère qui abandonne sa grand-mère agonisante pour passer en zone libre, les faux papiers, le changement d’identité, puis l’arrestation et la déportation de son père, exécuté à Sobibor.
Il raconte ensuite sa passion du droit, ses débuts comme avocat — presque par hasard pour celui qui se destinait initialement à l’enseignement du droit —, une carrière rendue possible par une rencontre déterminante, puis le reste de son parcours : le ministère de la Justice, les réformes entreprises, ses luttes contre l’homophobie et l’antisémitisme, jusqu’à l’abolition de la peine de mort. Ce chapitre en particulier se lit avec une intense émotion. Ce geste sur le pupitre de Victor Hugo, grand père de l’abolition. Bouleversant. Et puis, la fin de l’ouvrage qui laisse poindre un seul regret : celui ne pas avoir plus de temps encore.
Un récit d’une rare intensité, à l’image de l’homme qui l’inspire. Certains hommes laissent derrière eux un monde un peu moins laid, et certains récits parviennent à susciter l’espoir. Comment ne pas s’interroger, ne serait-ce qu’un instant, sur ce qu’aurait été notre époque si elle avait été peuplée de davantage de Robert Badinter ?
Et si vous me permettez cette digression narrative, je voudrais, pour un instant, m’adresser à Robert Badinter comme si j’avais une chance qu’il me lise : Monsieur Badinter, je pressens que vous pourriez ne pas partager mon sentiment. L’idée d’un monde où l’espoir se fait rare, où l’obscurité gagne. Peut-être que la situation géopolitique actuelle vous amènerait à partager mon point de vue. J’aime à penser toutefois que vous m’interpellerez, fidèle à ce que vous avez exprimé pour votre combat contre la peine de mort ou que vous vous offusqueriez avec ferveur comme lors de la cérémonie commémorant les 50 ans de la rafle du Vel d’Hiv.
J’aime à penser que vous nous affirmeriez que le pessimisme ne sert à rien, car il existe encore du bon dans l’humanité. Que tant que l’on respire, cela vaut la peine de se battre pour qu’il triomphe. Vous n’étiez pas un donneur de leçons, mais si je vous prête cette voix, j’aime à me dire que vous auriez raison de me dire ça à ce moment de l’Histoire, que vous auriez vu juste encore une fois. Ayant connu la guerre et l’innommable, les drapeaux nazis sur les frontons des communes alors que vous veniez à peine de fêter vos 13 ans, je ne prétends pas pouvoir imaginer l’ampleur de la peur et de l’effondrement que cela représentait.
Je dois cependant vous confesser, Monsieur Badinter, que nous sommes souvent ahuris, abasourdis, face au retour de ces idées qui recommencent à se manifester, à rassembler les foules, cette fois de manière numérique, plus virale, plus incontrôlable. Que faire contre cela ? Certainement (re)commencer par vous lire, pour électrocuter le cœur et nous rappeler que le combat contre l’injustice n’est jamais perdu. « Le mal triomphe par l’inaction des gens de bien », disait Edmund Burke. Nous pourrions ajouter : « Le bien a davantage de chances de triompher si l’on vous lisait davantage. » Puisse votre éditeur continuer largement dans cette direction, et puisse notre modeste opinion y contribuer.
