
Une grossesse sur quatre. Enquête sur le tabou de la « fausse » couche
Texte : Camille Drouet Chades
Dessin : Manon Mugnier
Éditeur : Casterman
Date de parution : 9 septembre 2026
Genre : Roman graphique, documentaire
Une grossesse sur quatre est une enquête sur le tabou de la « fausse couche ». Camille Drouet Chades a vécu 9 grossesses et n’est pourtant maman que de deux enfants. Elle a vécu un avortement et 6 grossesses interrompues, qu’on nomme également de « fausses » couches. Pourtant, les grossesses « réussies » ne sont pas appelées les « vraies » couches. Alors, munie de son stylo, de son ordinateur portable et aidée par Manon Mugnier, Camille Drouet Chades décide d’investiguer et de remettre sur le devant de la scène (du 9e art) un sujet tabou qui préoccupe et concerne pourtant des centaines de milliers de personnes, rien qu’en France.
L’avantage de cette bande dessinée, c’est qu’elle n’avance pas à visage masqué. On tient réellement dans les mains une enquête dessinée, avec ces interviews « face caméra » d’intervenants en tout genre, qui sont nommés par leur nom et leur fonction. C’est comme un documentaire Arte sans les sous-titres allemands. Sauf que tout coule de source. La progression narrative suit son cours après avoir démarré en suivant la énième interruption de grossesse de Camille. L’autrice établit un juste équilibre entre vie privée et prise de hauteur sociétale, qui fait qu’on ne tombe jamais ni dans le voyeurisme ni dans le cours de sociologie désincarné ni dans la militance féministe à faire fuir les hésitants du centre.
On avait peur que la bande dessinée ne se répète, ne soit une nouvelle redite post-#MeToo, une sorte d’argument commercial, une marque déposée (et quel nouveau trauma va sortir du chapeau cette fois ?). Sauf que non, à moins, peut-être, d’être femme, mère ou d’avoir vécu une grossesse mise à terme trop tôt, le sujet est nouveau et correctement traité. C’est même assez passionnant de feuilleter ce roman graphique, tant l’information présentée, pourtant dense, est nuancée, et que l’autrice tire les fils innombrables d’une pelote que la société (patriarcale ?) aurait aimé laisser sous le lit, à la vue de personne.
L’affaire est pourtant connue de tous et toutes, pour autant qu’on s’intéresse et tende l’oreille aux malheurs des femmes. Des histoires de grossesses interrompues, d’avortements, tout le monde en connaît parce que c’est le quotidien des femmes. Pourtant, comme on l’explique ici, la société française (l’autrice parle de ce qu’elle connait) ne prend pas le problème à bras le corps. Rien n’est fait pour que ces (fins de) grossesses soient bien vécues : manque d’empathie d’un personnel soignant à bout de souffle, aucune prise en charge par l’État d’aide psychologique digne de ce nom, abandon dès la sortie d’hôpital de la patiente qui doit gérer par elle-même cette fin de grossesse, avec hémorragie et complications possibles à la suite.
En fin d’ouvrage, l’autrice explique comment une politicienne qui a elle-même vécu une grossesse interrompue a souhaité voter une loi qui aurait permis de sortir du néant cette condition qui n’est plus une grossesse mais qui n’est pas celle non plus de la parturiente. Elle montre ensuite comment le monde politique a récupéré l’affaire pour accoucher d’une loi riquiqui, qui n’oblige à rien et n’implique aucun changement sociétal important, ni pour les femmes ni pour les coparents. Car la bande dessinée parle aussi des hommes qui vivent eux aussi les fausses couches, et de l’impact émotionnel réel sur la relation de couple que peut avoir cet événement malheureux et pour autant assez commun.
Si elle ne milite pas pour que les femmes parlent de leur grossesse dès la première semaine, remettant ainsi la responsabilité sur elles seules, l’ autrice invite, à travers cette enquête, à ce que la société civile, au niveau local, continue à faire avancer les choses. C’est pour cette raison qu’elle tient à nommer, saluer et situer les nombreuses personnes qui « prennent la parole » durant l’enquête, pour faire reconnaître leur travail et pour que le changement vienne d’en bas, à défaut de compter sur ceux qui nous dirigent. Une grossesse sur quatre finit ainsi en nous proposant des interviews détaillées de femmes, expertes en études de genre et philosophes féministes, et de témoignages d’hommes, ainsi que des points de comparaison avec d’autres endroits dans le monde. On termine par une vue à la loupe sur les effets délétères que cette situation entraîne (notamment dans ce pays rétrograde que sont les États-Unis d’Amérique) ou sur les points positifs à garder en tête.
