
Underground
Scénario : Suehiro Maruo
Dessin : Suehiro Maruo
Éditeur : Casterman
Date de parution : 09 septembre 2026
Genre : Manga
Dans Underground, Suehiro Maruo raconte l’histoire de Migeru et Sachiko. Parus entre 2021 et 2023 dans la revue Comic Beam, ces courts chapitres se déroulent durant la période de contre-culture au Japon, dans les années 1960, au moment où les manifestations étudiantes et ouvrières prennent place dans les rues. Migeru et Sachiko traversent ces événements en pensant d’abord à leur passé, leur présent et leur futur, tout en tentant de ne pas se laisser envahir par le désespoir.
Quelques cases montrent des personnages en train de fumer ou de se droguer à même le sol. D’autres parlent de films devenus cultes, mais de manière distante et distinguée, dénigrant Easy Rider ou 2001, l’Odyssée de l’espace, trop lisses et mièvres, comme des hipsters modernes de mauvais goût. Les mouvements de foule dépeignent des gestes d’agressivité, de brutalité. Les visages sont couverts, casqués. Les calicots sont brandis. Migeru et Sachiko nagent dans une époque qui paraît infernale et qui ressemble fortement aux années 2020, bien loin des images d’Épinal des années 1960.
Dans Underground, Suehiro Maruo, né en 1956, a voulu régler ses comptes avec l’art engagé et la contreculture. Sauf que la satire s’arrêtera là, du moins pour le cadre accueillant nos héros dépravés. Migeru, d’un côté, est obsédé par l’idée de devenir mangaka. Il subit pourtant rejet sur rejet. Avec les ans, il voit des anciens camarades de classe obtenir leur instant de gloire auquel il aspire tant. Il découvre qu’une amie, après une « transformation » est devenue la chanteuse dont tout le monde parle, tandis qu’un autre gamin est arrêté car c’est en réalité un serial killer.
Migeru vit avec Sachiko, une lointaine parente qui a été élevée comme une sœur, qu’il convoite pourtant sexuellement. Sachiko a un strabisme important et paye son loyer en dominant le propriétaire de son appartement dans des mises en scène érotiques BDSM. Elle est rappelée par son passé, par sa mère, qui n’est intéressée par elle que si sa fille lui ramène de l’argent. Lorsque Migeru l’embrasse, Sachiko le repousse. Elle essaie de s’éloigner, alors qu’ils vivent dans le même appartement, n’y arrive pas et semble entamer une relation avec Migeru avant que les manifestations ne prennent davantage de terrain.
Maruo, ne s’embarquant pas dans la psychologie ou la finesse de caractère, décrit donc un monde en pleine déliquescence, où tout se vaut, sauf l’intégrité d’une jeune fille, qui reste confinée aux mains des hommes, dans une société très sexiste et patriarcale. Les pages débordent de visions de morts, de crânes, de vieillards nus qui se promènent en ville ou envahissent l’imaginaire, de têtes écrasées, comme celles pleines de sang des étudiants sous les bottes de la police ou encore celle du propriétaire sous les pieds nus de Sachiko. Les seins nus sont offerts aux hommes, la frustration et le mal-être extrême suintent du roman. Les idéaux ne sont que criés au loin, entendus en traversant la rue. La jouissance perverse, immorale, limite incestueuse, est la règle, comme la glorification des jeunes hommes (ressemblant au machiste Alain Delon du Samouraï) qui tuent ou se masturbent en pensant à leur sœur. À la fin d’Underground, on se dit qu’au Japon, c’est pas terrible maintenant, mais que ce n’était pas mieux avant non plus.
