De et avec Siam De Muylder, Manoël Dupont, Jérémy Lamblot et Léopold Terlinden
Collaboration et interprétation Véronique Dumont
Le 140 et sa programmation hybride n’en finissent pas de nous surprendre. Toutes les Beautés du monde déploie un laboratoire du vivant dans un registre satirique maîtrisé : traversée de questionnements philosophiques et de transitions sociétales vers le virtuel, l’œuvre s’attaque à la dramaturgie du déclin. Le collectif .jpeg s’empare – heureusement – de ce sujet fatidique en plaçant son action au cœur d’un zoo au bord de la faillite, cherchant à contrer l’obsolescence (programmée ?) du vivant par des expériences digitales. Entre absurdité et panache, le collectif atteint l’exploit de nous faire rire durant 1h30, sans résumer la fin du vivant à une expérience triste – bien que chaotique. Le rire au théâtre retrouve sa ferveur et son engagement, tant par le jeu des comédien·ne·s que par la pertinence du dispositif scénique, éprouvé à son maximum et à bon escient, faisant de cette œuvre un bijou tragi-comique de théâtre contemporain.
Une satire technologique
Le spectacle commence quand deux startupeur·se·s, rompu·e·s à l’exercice du pitch et de l’entertainment, nous exposent avec quelques formules pompeuses et autres pirouettes marketing l’avenir des zoos, et plus globalement du vivant. Ils ont mis au point un logiciel de réalité augmentée censé reproduire la vie des animaux dans les enclos. Pour parfaire leur démonstration, ils ont engagé un comédien qui interprètera les dits animaux.
L’écriture de plateau sera ensuite à l’œuvre pour imaginer l’évolution narrative de cette fable moderne à partir d’une situation initiale à la pointe : un monde virtuel où visite 3D et expérience immersive sont présentées comme la seule alternative pour sauver le parc zoologique « L’écrin du Béguinage » en déclin. On aime découvrir les cinq personnages : la directrice du zoo zélée, le soigneur animalier dévoué, le comédien en retard/perdu et nos deux entrepreneurs hi-tech, dont la vie personnelle (désaccords conjugaux et procédure d’adoption) entre en jeu.
Une fois l’incipit passé, la scène d’exposition vire au supplice comique. Le comédien s’est égaré dans le parc. L’attente s’étire, laissant le malaise et les quiproquos s’installer. Quand la démonstration arrive enfin, aussi drôle que fastidieuse, elle révèle encore la fragilité de notre rapport à la technologie, avant de virer au drame.

Corps virtuels vs. corps vivants
Dans un décor hyperréaliste d’une succursale de zoo, subtilement nommée « Amazonia », les entrées et sorties des personnages donnent lieu à des moments d’aparté et des scènes compromettantes qui jouent subtilement avec nos nerfs et nos rires. La technologie agit ici sur les corps comme un catalyseur. Elle étonne, intrigue, dysfonctionne, disjoncte presque, laissant les personnages aux prises avec la découverte plus ou moins maîtriséede ses possibilités. Se retrouver en cage, sur scène, devient une évidence métaphorique. Entre trouvailles et autres pépites, la pièce joue avec le quatrième mur et les analogies entre les vivant·e·s qui sont bel et bien dans la salle. Qui regarde ? Qui est libre ? Jeu de dupes : Toutes les Beautés du monde pose des couches sémantiques reflétant la complexité des problématiques liées au vivant, qu’il s’agisse de la bêtise humaine ou de la tendresse que ces dernier·ère·s parviennent encore à provoquer.
Au-delà de la dimension vivant vs. virtuel, le spectacle s’empare aussi, avec le personnage de Max, de la question du statut des artistes dans notre société. On ne s’en rappellera que trop bien. Le personnage de Jésus, quant à lui, résume à lui seul la qualité satirique et un tantinet provocante du registre dans lequel se place la pièce.
Alchimie collective
Le collectif .jpeg travaille depuis sa sortie d’école en 2017 autour des questions du numérique et de ses influences dans l’intime et le monde social. Il s’appuie sur le travail de la fiction dans un registre tragi-comique pour mettre en forme des histoires qui ne sont qu’à quelques pas de nos vies quotidiennes. Les quatre comédien·ne·s – Siam De Muylder, Manoël Dupont, Jérémy Lamblot et Léopold Terlinden – ont invité leur professeure de théâtre, Véronique Dumont, magistrale et tellement drôle dans son rôle de directrice farouche et dépassée, à les rejoindre le temps du projet. Le jeu est précis et le théâtre est mené à son plus haut niveau. Rien n’est laissé au hasard : toutes les ressources scéniques sont mobilisées pour répondre aux enjeux du récit. On sent autant l’immense travail que le plaisir que les interprètes ont à être sur scène.
Le collectif .jpeg puise définitivement dans chaque recoin de son dispositif pour faire de son œuvre un petit bijou de théâtre venant titiller nos conventions éthiques. L’humour devient ici le dernier rempart avant l’extinction. Un tourbillon de fiction absurde, drôle et engagé, que l’on retrouvera dans deux saisons – à ne surtout pas manquer !
