« Tout ira bien », une plaie ouverte

Titre : Tout ira bien
Auteur : Damian Barr
Editions : Cherche-Midi
Date de parution : 27 août 2020
Genre : Roman historique

1901, dans la campagne sud-africaine non loin de Ventersburg, Sarah van der Watt et son fils attendent l’arrivée des soldats britanniques dans leur ferme isolée. A leur arrivée, ceux-ci sont priés de rejoindre un camp d’internement pour Boers situé à Bloemfontein. Une longue descente aux enfers dans ce qui deviendra l’un des premiers camps de concentration de l’Histoire. Un siècle plus tard, le jeune Willem est envoyé par ses parents dans un camp pour s’endurcir et devenir un homme viril, tout le contraire de ce qu’il est dans la vie.

S‘attaquer à un pan méconnu de l’Histoire de l’Afrique du Sud était un pari osé mais audacieux pour l’écrivain, journaliste et sociologue britannique Damian Barr. Osé, car la complexité et la non résolution des problèmes du pays pouvaient donner naissance à des jugements de valeurs malencontreux ; Audacieux, car il s’agissait là d’une corde peu usée par la fiction littéraire, rendant irrémédiablement unique l’ouvrage en question. Mais pour faire de cette histoire une réussite, fallait-il encore pouvoir la raconter. Avec Tout ira bien, c’est désormais chose faite !

Tout ira bien (ou You Will Be Safe Here dans sa version originale) est l’un de ces rares romans qui ne vous quittent plus une fois la dernière page tournée. De manière habile, Damian Barr l’a divisé de manière chronologique et non par alternance, ce qui est assez fréquent de nos jours mais qui a l’inconvénient de perdre la force et la dimension émotionnelle des évènements les plus marquants. Grâce à cela, la première partie, celle du témoignage de la vie de Sarah dans sa ferme et dans les camps britanniques, est d’une grande intensité et d’une véracité presque confondante. Le poids des mots balance avec celui des faits dans une harmonie littéraire parfaite.

Qui étaient ces Boers qu’on nomme aujourd’hui Afrikaners ? Pourquoi cette politique sauvage des britanniques à l’égard de populations civiles ? Quelle était la place de l’homme de couleur ? Qui était l’étranger et qui était l’autochtone ? Autant de questions que l’on se pose au fil des pages de ce roman et qui trouvent quelque fois une partie de réponse, tout en ouvrant la porte à d’autres interrogations. Une chose est certaine cependant : l’imbroglio sud-africain, l’apartheid qui rythmera sa vie politique et sociétale pendant près d’un demi-siècle (mais en réalité depuis le XVIIème siècle) et les plaies encore ouvertes du pays austral trouvent leurs origines dans ce qui a été fait, ce qui a été vécu. Et c’est en ce dernier point que l’histoire de Willem prend tout son sens et la lie à celle de Sarah. C’est là tout le sens de l’absurde.

En résumé, Tout ira bien est une oeuvre intense, pleine d’émotions diverses, qui ne laissera aucun lecteur indifférent. L’écriture léchée, à la fois pudique et rude, de Damian Barr a fait naître deux êtres, deux symboles, qui ne doivent à la fiction que leur absence dans les registres nationaux.

A propos Matthieu Matthys 871 Articles
Directeur de publication - responsable cinéma et littérature du Suricate Magazine.