De Jean-Marie Piemme
Mise en scène Philippe Sireuil
Avec Fabrice Adde et Franck Arnaudon
Du 25 septembre au 10 octobre 2025
Au Théâtre des Martyrs
À la fois satire douce-amère et déclaration d’amour au théâtre vivant, Cabots mordus illustre avec humour et gravité le destin de deux artistes mordus de leur vocation. Le récit d’une fraternité blessée, de la survivance du désir artistique face à la désillusion, et d’une quête utopique de sens et de beauté.
Un homme grand, élancé, cheveux poivre et sel, la bouche cernée par un bouc, pénètre par une porte côté jardin dans un intérieur tout de guingois. En costume de scène, une bouteille de champagne à la main, il donne un coup de pied dans la porte d’une armoire qui a vécu. En sort, un autre homme, plus courtaud, glabre, le front dégarni mais les cheveux rassemblés en queue de cheval.
Louis (Fabrice Adde) se vante d’avoir fait un triomphe dans Mac Beth. Alors que le public applaudissait, une femme s’est levée lui adressant un tonitruant « Bravo », aussitôt repris par une salle debout. Sans partager son enthousiasme, Victor (Frank Arnaudon) écoute son frère, les yeux rivés à une petite télévision dont le son est coupé.
Les deux frères sont tous les deux comédiens et vivent ensemble dans le souvenir de leur mère qui, dans son cadre en bois, veille toujours sur ses rejetons. Louis ne jure que par les grands textes classiques comme Shakespeare et Musset, alors que Victor se livre à des performances plus décalées, voire clownesques. Mais ce dernier a aussi, selon son aîné, un caractère de cochon et une fâcheuse tendance à pinailler. « Quand on a raison, on a raison, se défend-il, même si ça emmerde les autres ». Victor, pour sa part, reproche à Louis d’être l’acteur parfait, véritable technicien des émotions.
Autrefois baptisés les frères soleil, Lolo et Toto, comme il est indiqué sur leur combinaison, partagent l’obsession du verbe, l’humour, l’irrévérence et une foi intransigeante en une vision pure de l’art. Dans une existence banale marquée par la précarité, des combats perdus et des rêves invaincus, les deux hommes se livrent à des joutes verbales et existentielles. Pathétiques, insupportables, drôles et touchants à la fois, ils oscillent entre la tendresse fraternelle, la confrontation, l’humour absurde et l’irrévérence.
Tentant de résister à un monde qui les ignore, refusant de se soumettre à une culture qu’ils jugent affadie et rêvant d’une pureté artistique inaccessible, ils brocardent les metteurs en scène et les directeurs de théâtres. Il n’épargnent pas non plus les comédiens, eux y compris, considérant que « parmi les cons, les artistes ne sont pas les moins cons ».
Dès le début de la pièce, on sent qu’ils ne partagent pas les mêmes valeurs. Louis attaché aux grands écrits affiche une assurance solide. Mais il essuie les critiques de Victor, faisant plutôt figure de raté, qui méprise ce théâtre et ses compromissions. Quand on leur en offre la possibilité, ils pratiquent leur art à l’opposé l’un de l’autre mais partagent toujours les opportunités qui se présentent à l’un ou à l’autre. Même si, à chaque fois, leur prestation sera sabotée par le comportement de l’un des deux artistes. Ce qui, in fine, va relativiser l’infaillibilité de l’un et la médiocrité de l’autre.
Le metteur en scène, Philippe Sireuil (dont c’est la dernière création en tant que directeur des Martyrs) voit dans Cabots mordus (le terme cabot désigne, de façon péjorative, le chien ou l’acteur qui en fait trop) une forme d’hommage à un théâtre qui disparaît. Mais le texte – tiré au cordeau et dont la faconde célèbre la richesse de la langue française et la dialectique – de Jean-Marie Piemme ne limite pas son propos au monde du théâtre mais évoque tous les exclus de la société actuelle.
Ce duo-duel (le quatrième de l’auteur monté par le metteur en scène) est admirablement porté par les deux comédiens dont le jeu intense et en osmose est juste tant dans la drôlerie que dans l’émotion ou le questionnement existentielle. La pièce pâtit toutefois de certaines longueurs du fait, notamment, du rideau qui se ferme à chaque changement de costumes. Et ils sont assez nombreux.
