The Sun and the Set, une immersion dans l’univers de Latifa Echakch au BPS22

Vue de l’exposition The Sun and the Set au BPS22 © Odessa Malchair
Vue de l’exposition The Sun and the Set au BPS22 © Odessa Malchair

Du 1er février au 3 mai 2020, le BPS22 accueille The Sun and the Set, la première exposition institutionnelle belge de Latifa Echakch (Maroc, 1974), conçue par l’artiste comme une rétro-prospective de son œuvre.

S’il s’agit de la première exposition muséale belge de Latifa Echakch, l’artiste bénéficie déjà d’une notoriété internationale. Elle a notamment reçu le Prix d’art contemporain Marcel Duchamp en 2013 et a déjà été exposée à Paris, Londres, Tel Aviv, Milan et New-York. Depuis peu, elle a également été désignée pour représenter le pavillon suisse de la Biennale de Venise en 2021.

Le monde est un théâtre

Pénétrer dans l’univers de Latifa Echakch, c’est un peu comme déambuler dans les coulisses chaotiques d’un théâtre abandonné, au beau milieu de vestiges d’objets, de mobiliers, de décors, de rideaux de scène ou de toiles de fond représentant quelques paysages. Si l’artiste évoque, à l’origine, avoir refusé d’occuper l’espace en vue d’une rétrospective, ce sont pourtant presque toutes ses œuvres – plus d’une septantaine ! – qui sont mises en scène au BPS22 dans le cadre de The Sun and the Set.

En découvrant l’exposition, on est surpris de se balader dans un labyrinthe de grandes toiles, comme fonds de décors illusionnistes, à demi-suspendues dans l’espace. On ne sait pas si elles n’ont pas fini d’être attachées ou si, avec le temps, elles auraient fini par sombrer au sol, abandonnées. Toutes représentent des paysages associés aux souvenirs personnels et aux voyages de l’artiste. On distingue les buildings de Hong Kong, où l’artiste a séjourné quelques jours, une vue de Lausanne, ou encore un paysage de montagne en Suisse où l’artiste réside.

Devant chacune des toiles, on découvre des objets disposés, tout autant rattachés à l’histoire personnelle et aux passions d’enfance de Latifa. On identifie, entre autres, des instruments de musique mais aussi des costumes de funambule, de danseuse ou de chanteuse. Tous semblent être une allusion à sa fascination pour les Opérettes, dont elle découvre les performances d’acteurs et leurs tenues scintillantes au Casino où est employé son père, alors qu’elle est enfant. Dans The Sun and the Set, on flashe particulièrement sur Fanfare (L’indépendante), réalisée en 2008, qui entremêle instruments de musiques et costumes dans une disposition chaotique. L’absence de figure humaine est ici tangible. Selon les intentions de l’artiste, on s’interroge pour reconstruire l’histoire de cette fanfare fantôme : Quel moment est représenté par l’artiste ? La performance des musiciens est-elle terminée ou va-t-elle seulement commencer ? Qu’est-t ’il arrivé au corps de fanfare ?

Latifa Echakhch, Fanfare (l’invisible), 2008, installation © Artmap.com
Latifa Echakhch, Fanfare (l’invisible), 2008, installation © Artmap.com

Une esthétique du fantomatique

Toute figuration humaine est absente, pourtant chacune des installations laisse présager la « trace » d’une présence passée. C’est ce que révèle le mobilier exposé, recouvert d’un drap blanc, comme celui d’une maison dans laquelle on a trop vécu et dont on en ferme les portes ; ou encore ces vêtements jetés au sol. Il ne semble pas nécessaire que les êtres soient représentés, tout simplement parce que tout témoigne de leur présence.

Latifa Echakhch, Skin, 2012, installation © dailyartfair.com
Latifa Echakhch, Skin, 2012, installation © dailyartfair.com

Si ces objets appartiennent, pour la plupart, aux souvenirs de l’artiste, leur mise en scène les dépossède de leur propre mémoire pour nous laisser leur inventer de nouvelles histoires en fonction de notre vécu. Alors, on ne peut qu’adorer Skin, cette série de paires de baskets rangées et alignées contre un mur. Elles peuvent, en fonction de chacun, évoquer toutes sortes d’histoires et invoquer des souvenirs tout autant différents : par exemple les chaussures retirées et laissées à l’entrée de notre maison à la fin de la journée. On est alors étonné quand Latifa nous révèle son propre souvenir associée à cette œuvre : ces chaussures appartenaient autrefois à son frère adolescent et à ses amis, invités dans la maison familiale, qui les retiraient à l’entrée de sa chambre.

Investir le paysage en ruine

Parmi ces paysages (dé)pendus, on aime particulièrement cette vue d’un haut-fourneau industriel, à l’abandon, dans la région de Charleroi. De cette gigantesque vue urbaine désaffectée, on ne peut en distinguer que le ciel bleu et rose. C’est en s’approchant que l’on découvre que le reste de la toile chiffonnée au sol représente en réalité notre passé industriel, comme un vestige de notre histoire. On réfléchit, et on comprend que la ruine industrielle est à nouveau investie par le fantomatique : l’espace n’est plus habité, mais il n’est pas tout à fait déserté puisque les traces de son histoire, abandonnée à mi-chemin, suppose bien l’existence d’une forme de présence.

The Sun and the Set révèle ces vestiges : l’architecture de Charleroi laissée pour compte est déjà une trace en soi dans le paysage de notre histoire industrielle, mais les sites seront détruits pour y faire ériger, bientôt, un écoquartier. À ce titre, la duplication de leur silhouette sur la toile par l’artiste vient répéter leur existence en tant que trace. Bref, ils deviennent ce que l’artiste contemporain Victor Burgin qualifierait de « l’impression d’une impression, l’indice d’un indice ». L’impression sur le tissu cette fois indélébile d’une autre impression, celle de l’architecture dans le paysage. Donc, l’indice – la preuve sur la toile que cette architecture a vécu dans notre environnement – d’un autre indice – ces mêmes édifices désaffectés qui attestent encore de notre passé industriel.

Latifa Echakhch, The Sun and the Set, s.d., installation © Latifa Echakhch
Latifa Echakhch, The Sun and the Set, s.d., installation
© Latifa Echakhch

Aux côtés de cette gigantesque toile, The Sun and the Set nous fait découvrir une petite tour instable, faite de blocs de bois à même le sol, qui rappelle nos jeux d’enfants. Latifa raconte que ces deux œuvres sont faites pour correspondre l’une l’autre. Comme dans un jeux Mikado, les blocs de bois de cette pseudo tour de Babel ont été disposés dangereusement les uns au-dessus des autres, si bien que les bases s’en trouvent plus fragiles que le sommet. Doit-on y voir une allusion à la menace de la destruction qui pèse ? Celle de l’architecture témoin de notre passé, mais aussi des vestiges et des souvenirs dans un contexte plus large ? Et, par conséquent, s’agit-il d’exprimer la crainte de voir sombrer dans l’oubli une partie de l’Histoire ?

Noir c’est noir, il me reste l’espoir

On passe de salle en salle, comme l’on passerait de la coulisse à la scène. On traverse et on ouvre une série de rideaux aussi sombres que l’encre dont sont couverts les objets exposés, que l’artiste révèle être associés à ses souvenirs d’enfance personnels : une boîte en fer, dans lequel elle glissait ses tickets de cinéma, ou encore des soldats de plomb ou de petites bouteilles de parfum. L’encre est si prégnante que, bien que l’on devine la forme des objets, il est parfois difficile de deviner leur nature. Par exemple cette série de livres dont il est impossible d’en connaitre le titre : seul le coin des couvertures n’a pas été recouvert par la substance.

Mais pourquoi le noir ? Il semble que le noir exprime à la fois le « tout » et le « rien » ; c’est à la fois la couleur du néant et celle du renouveau. C’est une manière d’exprimer, pour l’artiste, le vide laissé dans sa mémoire personnelle par la destruction des objets, des souvenirs dont ils sont chargés, avant que le spectateur ne vienne y projeter son imaginaire pour les faire revivre. C’est aussi le néant qui a pris place dans la mémoire collective par la destruction des sites industriels de Charleroi, et puis leur renaissance, qui leur est confiée sur la toile par Latifa.

Le renouveau, c’est aussi le propre de la troisième vie qu’offre Latifa au mobilier exposé pour The Sun and the Set. En se promenant dans l’espace, on découvre une chaise Thonet, une horloge de parquet Suisse, un ancien guéridon, des bancs publics. Ces meubles sont déjà l’objet d’une seconde vie pour certains, comme mobilier de récupération. Tous ont été chinés par l’artiste dans des brocantes ou sur des sites de seconde main dans différents pays, et sur une période couvrant une dizaine d’années. L’artiste leur confère, pour The Sun and the Set, une nouvelle nature : celle d’œuvres d’art, comme une série de ready-made.

Aux armes citoyens !

Le noir n’est pas un hasard, c’est aussi la couleur de la rébellion et de la liberté, chères à Latifa très engagée politiquement depuis sa jeunesse. D’ailleurs, on peut découvrir, dans The Sun and the Set, une partition de la marseillaise imprimée sur du carton jonchant le sol, référence à son passé en France, à son engagement, et aussi à la Révolution. On peut alors concevoir les toiles de fond à moitié suspendues comme un acte de révolte : si Shakespeare nous a dit que le monde n’est qu’un théâtre, dans lequel nous endossons tous un rôle, le décor illusionniste défait de Latifa semble être une tentative pour révéler et donc critiquer l’aliénation de nos sociétés actuelles.

Il semble que la problématique de la dégradation de l’environnement constitue également l’un des pans de sa rébellion. Parmi les souvenirs d’enfance exposés, on découvre sa collection de coquillages, elle aussi, recouverte par l’encre noire. D’un premier abord, si le noir symbolise la déconstruction du souvenir et l’obsolescence des objets, il nous évoque pourtant les images de plages polluées et engluées dans le goudron. C’est d’ailleurs aussi ce que suggèrent les nombreux globes terrestres malmenés, éventrés, cachés par un drap blanc ou, au contraire, enduits de cette même texture lourde et sombre. Alors, ces gestes de destruction exécutés par l’artiste feraient-ils allusion à celui de l’homme sur son environnement ?

Le petit plus ? On combine la visite de The Sun and the Set avec, au grenier, l’exposition Les Ateliers du club, qui célèbre les trente ans du Club Théo Van Gogh. L’institution, créée par Guy Deleu et le CPAS de Charleroi, a pour objectif de réunir les patients atteints de maladies psychiques hors de l’hôpital, dans un lieu « neutre », pour pratiquer la guérison par l’art. On peut découvrir les univers très poétiques de tous les patients-artistes exposés… belle initiative !

Infos pratiques

  • Où ? BPS22 – Musée d’art de la province du Hainaut, Boulevard Solvay, 22, B-6000, Charleroi.
  • Quand ? Du 1er février au 3 mai 2020, du mardi au dimanche de 10h à 18h.
  • Combien ? 6 EUR au tarif plein. Tarifs réduits disponibles.
A propos Louise Segard 8 Articles
Journaliste au Suricate Magazine