
The Running Man
Réalisateur : Edgar Wright
Genre : Action, Science Fiction, Thriller
Acteurs et actrices : Glen Powell, Josh Brolin, William H. Macy
Nationalité : USA
Date de sortie : 19 novembre 2025
Edgar Wright revisite Running Man en délaissant le nanar culte de 1987 avec Schwarzenegger pour renouer avec la noirceur politique du roman de Stephen King. Un thriller dystopique, spectaculaire et acide, où l’humour absurde irrigue une critique glaçante du divertissement total.
Retour aux sources d’une dystopie politique
On a tous le souvenir de Schwarzy, gainé dans sa combinaison or et argent, courant dans un décor ravagé, pourchassé par une galerie de tueurs grand-guignolesques. Running Man version 1987 appartient à cette mémoire collective où se mêlent VHS usées, soirées câblées et fantasmes de gladiateurs futuristes. Le film de Paul Michael Glaser revendiquait son esthétique pop : dystopie criarde, slogans tapageurs et « stalkers » dignes d’un jeu d’arcade. Et puisqu’il est question de jeux vidéo, rappelons que l’ex-catcheur Professor Toru Tanaka — alias « Professor Sub-Zero » — inspira le nom d’un personnage culte de Mortal Kombat.
Quarante ans plus tard, Edgar Wright reprend le matériau, mais l’aborde par un autre angle. Il revient à la noirceur politique du roman de Stephen King — publié sous le pseudonyme Richard Bachman — en abandonnant la foire musclée des années 1980 pour une dystopie plus âpre. Son Running Man est moderne, spectaculaire, mais pas dénué de cette pointe d’humour absurde qui irrigue toute sa mise en scène. Certaines exécutions de candidats flirtent avec l’hilarité macabre : même des enfants participent au carnage, signe que Wright sait encore faire rire pour mieux déranger. Le film trouve un équilibre singulier entre action, humour, paranoïa et tension continue.
Cette fraîcheur met en évidence le vieillissement du roman et du film de 1987 : le récit de King conserve sa force, mais la technologie présentée comme « futuriste » trahit son époque. Quant au film porté par Schwarzenegger, il est devenu un nanar réjouissant, parfait pour débrancher le cerveau. La version 2025, elle, gère bien mieux la critique sociale et le cynisme du récit, en particulier dans l’ambiguïté de certains alliés de Ben Richards. Là où le film originel glorifiait la surenchère, Wright scrute comment le désespoir, la peur ou l’opportunisme fissurent la solidarité.
Comme Glaser avant lui, Wright s’écarte de la fin du roman. King concluait son récit par un acte radical : Ben Richards précipitait un avion contre le siège du pouvoir. Impossible aujourd’hui de filmer une telle image sans évoquer le 11 septembre. Wright opte donc pour une issue différente, moins spectaculaire mais plus politique, centrée sur l’effondrement du système médiatique plutôt que sur la destruction physique de ses symboles.
Un spectacle moderne, absurde et glaçant
Fidèle à sa filmographie, Wright détourne les codes du genre pour révéler les mécanismes de domination. Après avoir utilisé le zombie pour parler d’aliénation (Shaun of the Dead), le buddy movie pour interroger l’autorité (Hot Fuzz), ou l’invasion extraterrestre pour disséquer la nostalgie (The World’s End), il remixe ici la dystopie médiatique. À l’heure où la surveillance devient algorithmique et où chacun accepte d’être image, donnée ou spectacle, The Running Man résonne violemment. Wright y voit la prophétie d’un « totalitarisme par le fun », où l’on se surveille soi-même en espérant être vu.
Sa mise en scène accompagne cette réflexion. On retrouve son goût du rythme — montage nerveux, cadres précis, tempo millimétré — mais utilisé cette fois pour instaurer une pression continue plutôt qu’un feu d’artifice permanent. La traque se déroule dans un pays tout entier transformé en arène. Le spectacle n’est plus concentré sur un plateau : il est diffus, omniprésent, insidieux. Chaque passant peut devenir chasseur, chaque façade un écran, chaque interaction une délation. Le public ne regarde plus le jeu : il est devenu le jeu.
Glenn Powell, un Ben Richards rageur et fragile.
Le choix de Glenn Powell pour incarner Ben Richards est particulièrement judicieux. Sans le physique bodybuildé d’Arnold Schwarzenegger, Powell impose une présence athlétique et sèche, celle d’un homme au bout du rouleau, avançant « avec sa bite et son couteau » contre un système qui broie les siens. Son visage exprime tout à la fois la colère, l’épuisement d’un père incapable d’accéder à des soins pour sa fille, et cette arrogance insolente qui le rend presque antipathique avant de devenir attachant. Cette dualité — drôle, fragile, brutal — constitue le cœur émotionnel du film. Wright exploite pleinement cette palette, offrant à Powell l’un de ses rôles les plus denses : un héros brisé, déterminé, dont l’énergie physique n’éclipse jamais la détresse.
Un casting de prédateurs pour un monde sans pitié
Le reste du casting est tout aussi solide. Josh Brolin campe un Dan Killian glaçant : sourire de showman, regard de prédateur, autorité mielleuse et tranchante. Colman Domingo lui donne la réplique en Bobby Thompson, incarnation du pouvoir corrompu dont chaque rictus transpire le mépris de classe.
Quant aux traqueurs, Lee Pace et Karl Glusman imposent un calme imperturbable, presque cérémonial. Leurs costumes graphiquement iconiques — à la fois menaçants et crédibles — les transforment en totems modernes, silhouettes ritualisées dont la froideur mécanique renforce l’oppression du dispositif.
En fin de compte, The Running Man version 2025 s’inscrit dans la logique de la filmographie d’Edgar Wright : un cinéma ludique, pop, chorégraphié, mais traversé ici par un désenchantement plus net. Une œuvre où l’on rit parfois pour ne pas suffoquer, et où chaque accélération visuelle rappelle que le véritable danger ne vient pas seulement des tueurs à l’écran, mais du public qui regarde, vote et se divertit. Wright signe un divertissement conscient : un spectacle qui interroge le spectacle.
