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    Suburban Fury, manifeste anarchiste où la violence politique fait sens

    Réaliser un documentaire n’est pas chose aisée. Difficile de ne pas prendre parti face aux sujet traité, surtout si ce dernier est éminemment politique. Difficile de tenter de ratisser large quand le sujet abordé divise autant les différentes classes sociales. Ce genre cinématographique est une véritable fenêtre sur notre monde, là où les auteurs tentent de nous donner accès à un pan d’une histoire, d’un vécu – parfois avec subtilité, parfois aussi avec déterminisme. Mais il s’agit là d’un exercice où, non seulement la rigueur informative est de mise, mais où le/la réalisateur·ice tente un exercice périlleux qui touche directement à notre réalité – mise sur pellicule – témoin d’une époque, d’une communauté, d’une fable contemporaine qui s’inscrit dans notre histoire commune.

    Nous connaissons fort bien aujourd’hui le travail, entre autres, du réalisateur Michael Moore, avec notamment la sortie de son plus célèbre documentaire Bowling for Columbine (2002), traitant de la tuerie de masse dans le lycée de Columbine dans le Colorado — point de départ du métrage afin de traiter ensuite plus largement des valeurs américaines, et notamment du second amendement, qui permet à tout citoyen américain de porter une arme à feu sur lui. Un sujet qui continue encore aujourd’hui de faire des étincelles avec l’actualité dramatique autour des tueries de masse, notamment dans des lycées, nous mettant collectivement face à une problématique profonde du traitement de la violence, partout dans le monde — mais surtout aux U.S.A. Aujourd’hui encore, Bowling for Columbine fait figure de référence quand il s’agit de citer un documentaire marquant de ces dernières années, et je ne peux que vous le conseiller.

    Je nommais un peu plus haut ces œuvres comme témoins d’une histoire collective. 24 ans après sa sortie, Bowling for Columbine continue d’être pertinent, parce qu’il nous permet, de façon brutale, de mettre en commun les époques et de continuer à traiter les sujets politiques avec rigueur et sources, permettant le débat et l’échange, toujours après autant d’années.

    Si je me permets cette incursion sur Michael Moore dans mon introduction, c’est pour deux raisons. Tout d’abord, parce que le film qui nous intéresse aujourd’hui, Suburban Fury (2024, Robinson Devor), traite lui aussi de la question de la violence politique, mais sous un autre prisme. Là où le réalisateur Michael Moore avait une véritable volonté politique clairement affichée dans son film (celle d’un Américain anti-armes à feu), chez Robinson Devor, nous ne sommes pas dans le même traitement du propos – je dirais même que nous sommes dans une forme complètement antinomique.

    Laissez-moi vous poser le cadre.

    Nous sommes le 22 septembre 1975, à San Francisco. Le président Ford sort de l’hôtel St. Francis afin de se rendre vers sa voiture et en profite pour faire un bain de foule sur Market Street. Sara Jane Moore est sur le trottoir d’en face. Elle ne réfléchit pas, dégaine son revolver et tire à une seule reprise en direction du président Ford. Oliver Sipple, citoyen américain qui se trouvait à ses côtés au moment du tir, dévie subitement son bras et la balle frôle le président Ford, qui s’en sort indemne. Sara Jane Moore sera ensuite condamnée à perpétuité. Qu’est-ce qui a bien pu motiver cette citoyenne américaine, moyenne et sans histoires apparentes, à commettre un acte aussi délibéré et irraisonnable selon les autorités locales ?

    C’est toute la question que se pose le documentaire.

    Pour ce faire, Robinson Devor a interviewé pendant 11 jours la militante. Sa condition ? Être la seule et unique personne à intervenir au cours des différents entretiens. Pour nous, spectateur·ices, c’est la possibilité d’accéder enfin à un récit vieux d’un demi-siècle, au travers du regard de la principale concernée. On y découvre le portrait d’une femme aux vies multiples. Elle se revendique de différentes formes d’anarchisme, qu’il soit relationnel, politique, structurel. Un anarchisme qui, malgré tous les qualificatifs péjoratifs qu’on pourrait aisément lui attribuer, met en avant une chose que j’ai trouvée extrêmement intéressante et qui m’a beaucoup parlé : la nécessité d’écouter les récits singuliers, de mettre en avant les minorités et de chercher avant tout à créer un idéal de société où chacun·e avait voix au chapitre. Elle nous livre ici un engagement politique où les normes sociales sont constamment remises en question, où la lutte est perpétuelle et ancrée dans sa psyché. Nous rencontrons, durant près de deux heures, une femme aux nombreuses facettes. Une femme à qui l’on a voulu coller une étiquette médicale et psychiatrique sur le front, là où elle a toujours défendu être pleinement en possession de ses moyens et de ses pensées.

    Car c’est là le véritable intérêt du documentaire.

    Au-delà d’accéder à l’histoire de la tentative d’assassinat de Ford, avec laquelle je n’avais personnellement aucune accroche — je découvrais l’histoire en même temps que le visionnage — j’ai rencontré une femme sans cesse en chemin, sans cesse en quête de sa propre vérité. Une femme qui reconnaît les erreurs commises dans le passé, une femme alignée avec ses propres démons intérieurs et qui a tenté, tout au long de sa vie, de déconstruire son éducation bourgeoise pour élargir sa réflexion — notamment en rejoignant des groupuscules radicaux d’extrême gauche.

    Nous découvrons ici une femme entière et sans filtre, capable d’autant d’outrances que de tendresse, qu’elle justifie toujours par ses convictions et une vision implacable mais terriblement juste de ses combats politiques.

    En effet, la tentative d’assassinat du président Ford en 1975 ouvre à une réflexion plus large autour de la violence en politique. Cette année-là, les États-Unis sortent tout juste du scandale du Watergate, qui a ébranlé l’administration américaine et a forcé son président Nixon à quitter la présidence, immédiatement remplacé par Gerald Ford. Mais, une fois encore, qu’est-ce qui a poussé cette citoyenne américaine, qui n’avait jamais troublé l’ordre public, à tenter d’assassiner le président de la première puissance mondiale ?

    Les États-Unis sortent d’une période houleuse et d’un changement de paradigme majeur en politique. Le 22 novembre 1963 marque l’assassinat du président John F. Kennedy — son mandat sera terminé par son vice-président, avant que le pays ne passe aux mains des Républicains avec l’élection de Nixon. Le pays a été meurtri par cet assassinat, qui présente encore aujourd’hui de nombreuses zones d’ombre. Cet événement marque l’entrée dans de nouvelles paniques sociétales autour des tentatives d’assassinat.

    Si l’assassinat du président Kennedy a été un succès, il n’est pas idiot de penser que l’histoire pourrait se répéter. Même si nous n’aurons jamais la certitude des raisons de cet événement, force est de constater qu’il a semé des graines dans le large prisme de la politique, allant des conservateurs extrémistes aux anarchistes convaincus prêts à prendre les armes.

    Sara Jane Moore le dit d’ailleurs très bien dans les trente premières minutes du documentaire. Son intention n’a jamais été de tuer directement le président Ford. Cette tentative était, pour elle, une façon de matérialiser le ras-le-bol d’une partie de la société américaine. Quand on n’est pas entendu, dit-elle, à force de crier, de lever le poing, de manifester, si rien ne fonctionne — alors il faut prendre les armes.

    Son discours ne constitue pas un manifeste pour la violence. Au contraire : il catalyse les raisons qui poussent une femme à commettre l’irréparable.

    Sara Jane Moore se fait alors porte-parole des oublié·e·s de l’histoire américaine et agit comme une kamikaze, prête à risquer sa propre vie pour ses idéaux politiques. En 1975, le président Ford gracie Richard Nixon, suite au Watergate, provoquant un effarement collectif. Nous sommes au sortir de la guerre du Vietnam, qui a laissé des traumatismes profonds, et la politique républicaine de Nixon puis Ford laisse de côté une partie des classes populaires. Une instabilité qui pousse Moore à rejoindre les Black Panthers, marquant une étape clé dans sa radicalisation politique.

    La suite appartient à l’histoire, et je ne vais pas trop en dévoiler ici tant la toile déployée durant le documentaire est aussi passionnante qu’immense.

    Je faisais le parallèle avec Bowling for Columbine : les deux propositions sont antinomiques. Là où Moore cherche à faire passer un message clair, Devor choisit la sobriété. Il laisse son interlocutrice développer son propos sans interruption, et franchement – ça fait du bien. Le film ne cherche pas à nous dire ce qu’il faut penser. Il ne fait jamais l’apologie de la violence. Il la dissèque.

    Pour moi, il s’agit véritablement d’un film d’intérêt public. J’aurais aimé lui attribuer 4 étoiles, mais un léger manque d’accessibilité freine l’expérience. Maintenant, si je suis parvenu à piquer votre curiosité, n’hésitez pas : foncez voir Suburban Fury. Le débat est ouvert. Suburban Fury est à découvrir au cinéma Nova le 18 avril, le 2 mai, le 22 mai et le 7 juin 2026 prochain.

    Infos & réservations :
    https://www.nova-cinema.org/prog/2026/207/suburban-fury/article/suburban-fury

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