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    Sobhiyé, Corps de femmes : rien n’est plus sérieux que les choses superficielles

    Sobhiyé, Corps de femmes est le premier roman de la poétesse Gracia Bejjani. Il se divise en trois temps chronologiques de la vie de la narratrice, que nous revisitons à travers ses yeux et sa prose.

    La perspective est celle d’une enfant, d’une adolescente puis d’une jeune femme. Elle révèle les interprétations, les associations et les confusions suscitées par les scènes qui se déroulent devant ses yeux, et dont elle est parfois partie prenante. Elle décrit divers moments où les enfants, et peut-être plus encore les petites filles, observent avec fascination leur univers et sont à l’affût de révélations croustillantes lorsqu’elles se trouvent au milieu de leurs aînées. La narration traduit aussi l’incompréhension, l’angoisse et l’impuissance des enfants face à la domination physique et psychologique des adultes, comme l’impuissance des femmes face aux hommes.

    En effet, le monde qui nous est décrit est étouffant de contraintes et de normes religieuses et patriarcales, auxquelles il semble presque impossible d’échapper. Les injonctions faites aux femmes sont nombreuses, et passent par le mariage et une fidélité à leur famille coûte que coûte. La peur des hommes et le besoin d’apprendre à les fuir, lorsque c’est possible, est prégnante. Pourtant, au cœur des foyers, ce n’est pas possible. La honte et le secret des violences et des abus pèsent sur elles.

    Pour transcender cette réalité, il y a la routine, le banal, les choses superficielles. La plupart du temps, les moments partagés sont plutôt anodins et les mêmes sujets sont ressassés. Rien ne se dit mais pourtant, il se passe quelque chose d’essentiel : l’entretien des liens, qui soutiennent les unes et les autres dans leur résilience. La nourriture et les rituels qui l’entourent occupent une place centrale dans cet univers. À cet égard, la description des gestes de la mère de la narratrice en cuisine n’a pas son pareil. Dans ces moments, l’écriture est frénétique, sensorielle et jouissive.

    Le besoin de disposer d’un monde préservé et joyeux est d’autant plus criant qu’il prend place dans le contexte d’un Liban en guerre. À mesure que cette dernière s’installe dans le quotidien de ce pays à mi-chemin entre la culture orientale et la culture occidentale, la distraction et le jeu deviennent vitaux, comme le fait de rire nerveusement du tragique et de l’insupportable.

    Finalement, Sobhiyé, Corps de femmes apparaît comme un roman à part entière. Le texte est habité par une urgence qui s’incarne dans des phrases courtes et un rythme saccadé, presque essoufflé. Il témoigne parfaitement d’un rapport ambivalent à un quotidien dont on chérit les micro-habitudes, mais dont on ne supporte pas la voie sans issue à laquelle il nous destine, surtout lorsque l’on est une femme.

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    Titre : Sobhiyé, corps de femmesAuteur.ice : Gracia BejjaniEdition : Accro Date de parution : 22 janvier 2026Genre du livre : Roman Sobhiyé, Corps de femmes est le premier roman de la poétesse Gracia Bejjani. Il se divise en trois temps chronologiques de la vie de la narratrice, que nous...Sobhiyé, Corps de femmes : rien n’est plus sérieux que les choses superficielles