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    Sirāt, voyage au bout de l’after

    Le désert comme page blanche. Quelque part dans cette vaste étendue de rien, des mains cagneuses et anonymes empilent des amplis en prévision d’une rave party. Un bloc noir rectangulaire qui rappelle le monolithe de 2001, l’Odyssée de l’espace, autour duquel dansaient déjà des primates du temps jadis, vision originelle d’une humanité en devenir que Stanley Kubrick transcendait à la faveur d’un enchaînement de plans devenu célèbre : un os s’envolait dans le ciel et se métamorphosait en un vaisseau spatial, catapultant ses spectateur·ices plusieurs milliers d’années en avant d’un simple raccord dans l’axe. 

    Terrien, poussiéreux, résolument horizontal, Sirāt n’en demeure pas moins lui-aussi le récit d’une quête de transcendance. Dans le sud du Maroc, un homme accompagné de son petit garçon cherche sa fille disparue dans une rave party. En discutant avec des teufeur·ses, il apprend l’existence d’une autre fête, loin dans le sud du pays, à la frontière mauritanienne, et décide de les suivre. S’engage alors un voyage au long cours dangereux, rugueux et mental, qui évoque la saga apocalyptique Mad Max de George Miller mais, surtout, le cinéma nerveux et cauchemardesque des années 1970, Sorcerer de William Friedkin en tête. Óliver Laxe puise dans ses influences un appétit pour les états limites, et une manière de caractériser ses personnages par les situations qu’ils traversent (qui les traversent ?). Une odyssée intérieure en somme, où chacun de ces travellers se fait la caisse de résonance d’un chemin menant graduellement à l’horreur. 

    Palier après palier, le scénario fonctionne comme les morceaux de techno qui scandent la bande son : l’intrigue est une première piste à laquelle viennent s’additionner des pistes secondaires, enluminant cette ligne principale toute en épaississant, modifiant la trajectoire globale de l’édifice du récit. Le film opère ainsi une mue constante, relançant inlassablement le moteur narratif par l’entrée de nouvelles phases qui mènent les spectateur·ices vers un état progressif d’hypnose. À la recherche d’une sensation pure, le cinéaste franco-espagnol travaille une mise en scène de la synesthésie – un trouble perceptif dans lequel deux sens sont anormalement associés – et hybride la texture de l’image 16mm et du son, granuleux lui-aussi, en d’émouvants paysages sonores. Les nuages de poussières que ces camions bricolés traversent à toute vitesse apparaissent comme des agrégats de matière phonique, aux infra-basses si puissantes qu’on jurerait pouvoir les toucher du doigt. 

    Chaque nouvelle couche de ce millefeuille sensoriel constitue une frontière pour les personnages qui se présente à eux sous la forme de violentes mises à l’épreuve. Une série de chocs qui vaudra sans doute au film des procès en sadisme, un peu vite rattaché à un cinéma de la cruauté (Michael Haneke, Lars von Trier) qui a parfois tendance à malmener ses protagonistes comme on bazarde une poupée de chiffon. Mais, contrairement à eux, Sirāt ne sacrifie pas ses personnages mais l’idée de personnage. Dans un geste de dépouillement quasi-religieux, Laxe épluche son film au maximum, le débarrasse du superflu, et tente de percer la couche de la fiction pour toucher à une essence filmique pure. Intrigue, motivations et arcs narratifs : les béquilles scénaristiques sont abandonnées sur le bord de la route afin que seuls demeurent des corps mus par la danse du son et de l’image, embarquant avec elle les spectateur·ices dans une transe.

    Même les acteur·ices sont les victimes consentantes de cette opération de décharnement. Les véritables teufeur·ses qui brûlent la pellicule le portent à même la peau : blessés, mutilés, leur mode de vie les emmène déjà vers ce dépassement des limites physiques de l’être. Sergi López, seul comédien professionnel de la production démarre la film comme tel : il débite ses lignes de dialogues dûment apprises, se glisse dans la peau de ce père meurtri aidé par la sympathie qu’inspire ses traits, et joue la méfiance puis le laisser-aller face aux pirates du désert qu’il accompagne. Finalement, au fur et à mesure des coups que lui assène le long-métrage, l’acteur quitte sa technique de jeu et laisse place à l’humain, au corps, au pur ressenti, qui culmine dans une scène de danse hallucinée sous un soleil de plomb sidérante. Sirāt est un récit de désapprentissage. 

    Nageant à contre-courant des fausses croyances, d’un certain savoir occidental hérité des Lumières, le film travaille l’idée de la mort comme d’un recommencement. Arrivé à son terme, le métrage nous offre la tentation d’une boucle, à laquelle la techno qui fait battre son cœur nous aura habitué·es. L’air de rien, c’est une idée doucement subversive dans un monde terrifié par l’imminence de sa fin – catastrophe climatique, montée du fascisme, guerres et génocides. Sans idéalisme, Óliver Laxe invente une apocalypse sereine, où la mort n’est qu’un horizon de plus à dépasser pour se fondre dans un grand tout universel. Une ode à l’avenir et au primat du collectif sur l’individu, sous la forme d’une cérémonie chamanique de cinéma, et dont la salle serait le temple. 

    Arthur Bouet
    Arthur Bouet
    Journaliste

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    SirātRéalisateur : Óliver LaxeGenre : DrameActeurs et actrices :Sergi López, Bruno Núñez Arjona, Richard BellamyNationalité : EspagneDate de sortie : 10 septembre 2025 Le désert comme page blanche. Quelque part dans cette vaste étendue de rien, des mains cagneuses et anonymes empilent des amplis en prévision d'une...Sirāt, voyage au bout de l'after