
Silent Friend
Réalisatrice : Ildiko Enyedi
Genre : Drame
Acteurs et actrices : Tony Leung Chiu-Wai, Léa Seydoux, Luna Wedler
Nationalités : Allemagne, Hongrie, France, Chine
Date de sortie : 1er juillet 2026
Presque subrepticement, au rythme lent des silences et des bruits botaniques, les images confinant parfois à l’abstraction nous imprègnent, nous laissent sur la durée une fascination indéfectible. Silent Friend, Prix International de la Critique à la dernière biennale de Venise, est un film sensoriel et intelligent qui mêle les époques, les techniques et les points de vue pour toucher au cœur de ce qui nous relie entre êtres vivants.
En 1808, Grete (Luna Wedler, Marcello Mastroiani Award pour sa performance) s’efforce à se créer une place dans un rigide univers patriarcal. En 1972, Hannes (Enzo Brumm, belle découverte) tombe amoureux le temps d’un été et en 2020, le neuroscientifique Tony Wong (Tony Leung Chiu-Wai) se retrouve confiné au sein d’une université déserte. Ces trois destins ont pour point commun, dans un même lieu, de se laisser progressivement transformer par les plantes. Cette affection particulière qui les lie est épiée par un Gingko Biloba multi-centenaire qui s’attache à ces iconoclastes de la recherche et dont la présence les accompagne tour à tour.
La cinéaste Ildikó Enyedi ne laisse rien au hasard dans l’exploration de ses sujets et déploie un savoir-faire plutôt impressionnant. La technique employée s’adapte aux trois périodes, apportant chaque fois des spécificités qui parlent d’elles-mêmes : le grain noir et blanc du 35mm pour le XIXème siècle (écho à la photographie argentique passionnant Grete), dans lequel se confondent les formes des corps comme celles des végétaux, les couleurs vives et chaudes des années « peace and love », soulignant l’éclosion sensuelle des sentiments et enfin le numérique de notre ère COVID, qui a tant aliéné notre rapport aux autres (Léa Seydoux incarne d’ailleurs une spécialiste que l’on perçoit uniquement par écran interposé), tout en permettant l’avancée de la science. Les sons organiques émanant du jardin botanique assoient la présence du vivant, les peaux sont filmées en plans serrés, tout comme les feuilles ou les pétales. Surtout, de manière assez déroutante, un aller-retour constant entre les focus et les temporalités intègre visuellement le point de vue de l’arbre dans des échanges muets, égarant les silhouettes humaines, floues, dans son vaste feuillage. Lorsque les personnages contemplent le Gingko, on sent qu’il les contemple en retour.

Déjà dans On Body and Soul, la réalisatrice avait employé des techniques cinématographiques habituellement appliquées aux humains pour que l’on investisse un duo de ruminants d’une intériorité égale à celle des personnages, estompant les différences entre l’humain et l’animal. C’est ce glissement conceptuel qu’elle cherche de nouveau à opérer au sein de Silent Friend. Avec une différence de taille : transformer notre considération pour un règne aussi négligé était loin d’être gagné, tout excès pouvant conduire à un simple anthropomorphisme plus ou moins fantasmé. Il faut pourtant reconnaître que sa poésie onirique éveille en nous une empathie neuve, sinon des questionnements profonds pour ces êtres discrets, autant que pour nos semblables. Car en chamboulant notre rapport au vivant, c’est notre propre besoin de connexion, très humain, que Ildikó Enyedi vient explorer.
Elle s’attache également à célébrer la recherche scientifique, celle qui s’égare hors des sentiers battus institutionnels, celle qui s’aventure vers l’expérimentation esthétique et sensible pour inventer une communication inter-espèces. Du neuroscientifique étudiant d’abord les bébés à l’expérience de la fille au géranium, comment comprendre l’Autre quand il n’y a pas de réciprocité verbale ? Les protagonistes ont chacun·e à leur manière des rapports aux autres à contre-courant, tout en nourrissant une singulière curiosité pour le monde. C’est justement dans ces pas de côté qu’une relation parvient à s’installer, que des solitudes étrangères se mettent à résonner ensemble. Les frontières entre les organismes se brouillent de façon troublante jusqu’à voir le Gingko « fumer » en chœur avec Grete, via les stomates de ses feuilles. Et qui refuserait de croire à une complicité réciproque entre Hannes et le géranium ? Au final, depuis ses hauteurs surplombant nos frêles existences, l’arbre sans âge nous fait ressentir la richesse qui pourrait émaner de ces nouvelles formes d’amitié, si l’on daignait seulement abolir nos hiérarchies du vivant.
