
Il y a 30 ans, lors de la quatrième semaine de juin 1996, sort Richard III de Richard Loncraine, un projet mené par Ian McKellen où l’œuvre célèbre de Shakespeare est transposée dans une uchronie fasciste de la Grande-Bretagne des années 30.
Ce projet est, au départ, une pièce de théâtre à succès avec dans le rôle-titre Ian McKellen (pour ceux qui ne voient pas directement qui est ce grand acteur anglais, c’est, entre autres, le Gandalf de Peter Jackson !). La particularité de cette adaptation de Shakespeare est que l’histoire est transposée dans une Grande-Bretagne des années 30 qui aurait choisi la voie du fascisme. L’imagerie de l’adaptation est d’ailleurs inspirée de la montée du nazisme à cette époque.

Durant la durée des représentations, Ian McKellen décide d’écrire un scénario pour transposer ce spectacle dans une production pour la télévision britannique. Mais au vu de l’ambition de son scénario, il apparaît très vite que cela nécessite les budgets d’un long-métrage pour le cinéma. Il se lance alors à corps perdu dans ce projet qu’il produit, coécrit et où il jouera, comme sur scène, le rôle principal (bien qu’il n’ait pas vraiment l’âge requis pour le rôle – l’acteur à 56 ans lors du tournage alors que Richard III, historiquement, est mort avant d’atteindre ses 33 ans).

Au départ, Richard Eyre, le metteur en scène de la pièce, est envisagé pour s’occuper de l’adaptation cinématographique. Il a déjà réalisé trois films plutôt restés confidentiels dans les années 80 et a plusieurs fois travaillé pour la télévision britannique. Mais il préfère se concentrer sur ses projets théâtraux et Ian McKellen se tourne alors vers un tout autre profil : Richard Loncraine. Issu de la pub avant de faire ses armes à la télévision, il tente depuis quelques années l’expérience cinématographique mais cherche encore un film à la mesure de ses ambitions. McKellen aime sa faculté à tourner des scènes fortes et se fiche bien que ce ne soit pas un expert de Shakespeare (c’est même plutôt le contraire selon Loncraine lui-même). Le principal, c’est que les deux s’entendent bien et veulent se lancer dans l’aventure, Loncraine dira en interview qu’il a été convaincu par l’idée géniale de McKellen de prononcer la célèbre phrase “Un cheval, Mon royaume pour cheval !” perché sur une jeep militaire. Ils décident alors de reprendre ensemble le scénario. Loncraine se focalisera sur les images et McKellen sur l’œuvre shakespearienne.

Malgré toutes ces nobles ambitions, le financement du film est difficile et c’est à la limite de la faillite que le tournage débute. Tout doit se faire parfois rapidement et il faut être imaginatif pour pallier le budget peu conséquent au regard de certaines productions du même genre. Le début du numérique permet de relocaliser certains bâtiments ou de faire grossir les foules. L’équipe n’hésite pas non plus à investir des lieux atypiques pour obtenir un décor “craspec” comme la Centrale électrique de Battersea, abandonnée depuis 1983 pour la bataille finale, ou la centrale de Bankside qui servira de Tour de Londres. Contrairement à la première, toujours en attente d’un projet concret, la centrale de Bankside était déjà en cours de rénovation et le musée Tate Modern y a été inauguré en 2000.

Il faut dire qu’une bonne partie du budget était aussi consacrée au casting, composé d’acteurs et d’actrices britanniques renommés comme Maggie Smith, Jim Broadbent, John Wood, Nigel Hawthorne, Kristin Scott Thomas ou encore l’Américain Robert Downey Jr que McKellen avait apprécié sur le tournage du film Le don du roi et l’actrice Annette Bening en Reine Elizabeth. La raison de ce choix est de renforcer la comparaison avec Wallis Simpson, la deuxième femme américaine d’Edouard VIII, le nouveau roi du Royaume-Uni en 1936. La relation avec cette roturière américaine le poussa à abdiquer au profit de son frère en 1936 mais une autre raison officieuse fut aussi les accointances d’Edouard avec le régime nazi.

Si on a déjà évoqué l’âge de Ian McKellen qui ne correspond pas, on peut aussi aborder le cas de Maggie Smith, connue pour jouer les très vieilles femmes dans les années 90 alors qu’elle n’avait pas encore 60 ans (comme par exemple la grand-mère dans Hook ou la Mère supérieur dans Sister Act). Cette fois encore, elle joue la mère de Ian McKellen qui n’a que cinq ans de moins, de John Wood qui en a quatre de plus, et de Nigel Hawthorne en a 6 ans de plus qu’elle.

Ce projet ambitieux attire bien entendu l’attention mais à la sortie du film, les critiques anglais sont plutôt mitigées. Si aux Etats-Unis ou dans d’autres pays européens, le film est bien accueilli par les critiques, au final, les résultats sont mauvais et le film est un échec commercial. Malgré tout, le succès d’estime est tout de même présent : Richard Loncraine obtient l’Ours d’argent du meilleur réalisateur, à égalité avec le réalisateur hongkongais Ho Yim, et le film décroche deux récompenses aux BAFTA de 1997, les prix anglais du cinéma, pour les meilleurs décors et les meilleurs costumes. Le film avait aussi été nommé dans ces deux catégories aux Oscars de 1996 mais avait perdu face au film Le don du roi où Ian McKellen et Robert Downey Jr. apparaissaient aussi.

Selon Richard Loncraine, le grand oublié fut tout de même Ian McKellen qui livre ici une performance incroyable. Selon le réalisateur, le manque de moyens mis dans la promotion par le studio United Artist justifie qu’il n’y ait même pas eu une nomination importante aux Oscars. Malgré tout, McKellen a été nommé comme meilleur acteur aux BAFTA (mais aussi pour le scénario en compagnie de Richard Loncraine, lui aussi nommé comme meilleur réalisateur) et au Golden Globe mais en Angleterre, la victoire est allée à Geoffrey Rush (pour Shine) et du côté américain, il a perdu face à Nicolas Cage et son rôle dans Leaving Las Vegas, le film pour lequel United Artist a justement investi dans la promotion au détriment de Richard III.

Par la suite, Ian McKellen a eu une deuxième partie à sa carrière, obtenant une reconnaissance internationale en devenant Magneto dans la saga X-Men ainsi qu’en étant choisi pour être Gandalf dans les trilogies du Seigneur des Anneaux et Le Hobbit. Par contre, pour Richard Loncraine, la suite a été moins facile. Après avoir travaillé un temps à la télévision (dont un épisode de Band of Brothers), il revient au cinéma avec La Plus belle des victoire, une comédie romantique sur fond de tennis plutôt sympathique avec Paul Bettany et Kirsten Dunst mais qui ne rapporte pas assez d’argent pour le studio. Il enchaîne avec Firewall mais la présence d’Harrison Ford dans le rôle-titre ne suffit pas et c’est un nouvel échec commercial. Il réalise ensuite My One and Only, qu’il considère comme son meilleur film mais le film est délaissé suite à la crise financière de 2008 et il ne sera même pas sorti en salles. Il a alors disparu des radars avant de revenir avec deux comédies modestes : Ruth et Alex (avec Morgan Freeman et Diane Keaton) en 2014 et Finding Your Feet en 2017, une comédie anglaise qui n’est pas sortie chez nous.
Durant cette période, les deux amis n’ont pas caché vouloir retravailler ensemble et lors d’une interview, Richard Loncraine a expliqué que, pendant longtemps, ils avaient voulu retenter leur chance avec Shakespeare, en adaptant Le Marchand de Venise dans un New York inondé. Il argumente en disant qu’avec les techniques actuelles, ce serait possible et que cela donnerait des images magnifiques. On ne peut qu’être d’accord avec lui mais si le réalisateur semble garder l’idée dans un coin de sa tête, cela semble être un projet qui ne verra jamais le jour.

Malgré toutes ces péripéties, il reste finalement un film atypique à découvrir. Si en revoyant le film pour cette chronique, on peut comprendre que certains critiques ont été perplexes devant le produit fini, on ne peut pas passer à côté des images tournées par Richard Loncraine et de la performance époustouflante de Ian McKellen. Et le concept de placer l’histoire du roi félon et dictateur Richard III dans les années 30 et les montées du fascisme un peu partout dans le monde, est assez bien vue. Mais la grande question qui reste en tête tout au long du film, c’est pourquoi fume-t-il autant et compulsivement ? Parce que c’est l’époque ? L’argument paraît peu probable. Il semble y avoir une analogie entre le poison, courant chez Shakespeare et le venin dont Richard III et les autres ont besoin pour pouvoir accomplir leurs desseins. Alors, une p’tite clope ?


