Nadège Loiseau : “Quand je regarde Karin, je me dis que j’aimerais bien être cette personne”

À l’occasion de la sortie en salles du film Le Petit Locataire, nous sommes partis à la rencontre de la réalisatrice Nadège Loiseau.

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Nadège Loiseau, pouvez-vous revenir un peu sur l’histoire de ce film ?

J’ai fait beaucoup de théâtre et mis en scène des ados quand j’étais à Roubaix (parce que je viens de Roubaix). Je me suis ensuite redirigée vers la direction artistique et puis, je suis passée à la réalisation de pub. Et finalement, d’un seul coup, est venue une vraie envie d’aller vers le cinéma. Mais voilà, je n’osais pas parce que je n’avais jamais fait d’école pour. J’ai donc mis énormément de temps à me sentir légitime. Je suis ensuite tombée enceinte. C’est là qu’est né le concept du locataire. C’est-à-dire que je sentais bien que je logeais ce bébé, que c’était quelqu’un de très autonome, qui poussait les murs. C’est donc comme ça que je l’appelais : le locataire. J’avais une furieuse envie de parler de la maternité et de ce locataire. Mais il a fallu encore quelques années avant que je me lance vraiment. Il fallait d’abord du temps pour que je m’installe en temps que mère, et ensuite pour que je réfléchisse à ce que je voulais faire. En fait, je voulais réaliser une comédie que j’avais envie de voir, car cela faisait longtemps que je n’avais pas vu de comédie avec du sens et avec de la profondeur. Bref, un jour, je me suis dit : “En fait ce locataire, il faut qu’il arrive au moment où ce n’est plus son temps. Et là, tout m’est apparu comme une évidence : Nicole, Jean-Pierre…”

Mais ce locataire, n’est-il pas, d’une certaine manière, peut-être pas un prétexte, mais en tout cas un moyen d’aborder des sujets plus larges comme la famille ou encore la place de la femme ? 

A la limite, le terme de prétexte me convient. Ce n’est pas un film sur la maternité, c’est un film sur la famille, sur la femme et sur la mère au sein d’une famille. C’était donc bien un prétexte pour parler  de l’héritage transgénérationnel qui se transmet au fil du temps : de la femme qu’on est à 5 ans, en passant par celle qu’on est à 27 ou à 49 jusqu’à celle qu’on devient à 80 et des balais.

D’ailleurs, pourquoi avoir accordé une telle place à la femme dans votre film ?

Il faut dire que je suis moi-même issue d’une famille de femmes. J’ai trois sœurs, trois filles,… C’est presque un non-choix en fait. C’est-à-dire que cette histoire m’a été inspirée par ce qui m’entoure. Mais il y a quand même un ton de vérité, je pense. Quand je regarde les familles autour de moi : ce sont quand même les mamans qui portent la culotte. Évidemment, dans Le Petit Locataire c’est exagéré. Je pousse un peu loin les curseurs parce que je suis dans le registre de la comédie.

Mais, outre ce côté involontaire, il y avait également un aspect très volontaire. Je pense qu’il était temps de faire une comédie, non pas « de femmes », parce que je déteste ce terme qui sous-entend qu’il y a un cinéma d’hommes et un cinéma de femmes, mais il était temps de donner aux femmes la part belle dans la comédie. La femme, en général, dans les comédies, elle est toujours un peu le faire-valoir de l’homme. Elle n’a pas forcément les bonnes partitions, même en terme de dialogues. C’est important que la femme puisse s’accaparer des dialogues drôles. Alors, bien sûr il y a des personnages masculins : il y a Jean Pierre et Toussaint qui sont à mourir de rire et qui sont extrêmement touchants et forts dans leurs faiblesses. Mais je voulais vraiment aussi rendre la part belle aux femmes.

Pour votre premier film, vous avez réussi à obtenir une actrice connue, en l’occurrence Karin Viard. Pourquoi l’avoir sélectionnée pour ce rôle ? Et fut-elle difficile à convaincre ?

Au  début, je n’écrivais pas pour Karin. D’ailleurs, il y avait de fortes chances que je ne fasse jamais ce film. Donc, j’écrivais surtout pour le plaisir. Mais durant la dernière année, quand j’ai senti que je n’étais pas loin du but et que mes producteurs avaient vraiment accroché, Karin s’est imposée très vite dans mon esprit. Finalement, il n’y avait pas beaucoup de choix non plus : Je cherchais une femme d’une cinquantaine d’années, capable de balancer ce que Nicole balance et en même temps capable de s’essayer à de nouveaux registres. Et puis, je dois avouer que c’est une actrice que j’aime depuis toujours. C’est aussi une actrice dans laquelle je me projette. Il y a dix années qui nous séparent et quand je regarde Karin, je me dis que j’aimerais bien être cette personne dans dix ans. Du coup, c’est devenu une évidence à tel point que je n’avais pas de plan B. Donc je jouais gros en lui envoyant le scénario. Et, en fait, magie, en trois jours elle a répondu oui.

Il y avait dans Le Petit Locataire une touche de Little Miss Sunshine, était-ce une référence assumée ?

Bien sûr. Je me souviens très bien du jour où j’ai vu Little Miss Sunshine. Parce que ce film m’a donné, bien en amont de l’écriture de mon scénario, envie de raconter des histoires. Mais, comme je l’ai dit, je ne me sentais alors pas légitime de le faire. D’ailleurs, ce n’est pas pour rien que Nicole est en jaune et qu’elle court. C’est mon clin d’œil. Il y en a plein dans le film, des petits clins d’œil, mais celui-là il est clairement assumé. La grand-mère, par exemple, c’est un clin d’œil à La vie est un long fleuve tranquille. Il y a un clin d’œil à Jacques Demy ou encore à Rocky. C’est une façon de dire merci à ces réalisateurs et à ces films qui ont su me donner cette envie qui, maintenant, est plus forte que moi. Après, je ne pense pas que ce soit le Little Miss Sunshine à la française, parce que ce n’est pas le même film. Mais ça m’a donné un élan.

Il y a 4 ans, vous aviez sorti un court-métrage : Le locataire, dont la thématique est sensiblement identique, pourquoi en avoir fait un long-métrage et pourquoi avoir attendu pour le faire ?

En faisant le court j’ai senti que j’avais une matière incroyable. J’avais envie d’aller plus loin et de boucler les boucles que j’avais ouvertes dans le court. J’avais aussi envie d’y consacrer plus de temps. Donc, à la fin du court-métrage, j’ai dit à mes producteurs: «  Laissez-moi l’écrire en long ! ». Il m’a fallu quatre ans parce que je n’avais jamais écrit de long. Il fallait que je comprenne comment ça marche et, pour cela, que je produise énormément d’écrits, dont je jetais 80 pour cent d’ailleurs. Ce fut quatre ans durant lesquels tous les soirs, une fois que mes gosses étaient couchés, j’avais rendez-vous avec les Payant. Et je suis très heureuse d’y avoir consacré autant de temps. Franchement, je pense que le film est exactement comme il devait être. Je ne suis pas surprise du résultat parce que c’est comme ça que je l’avais imaginé. Je suis très fière, très heureuse. J’ai fait un beau premier bébé.

Chaque personnage a un caractère bien défini, vous reconnaissez-vous dans l’un d’entre eux plus qu’un autre ?

C’est marrant parce qu’en écrivant, je me projetais vraiment dans Nicole. Je suppose que c’est parce que je me projette assez facilement dans Karin. Je suis donc arrivée sur le tournage convaincue d’être Nicole. Mais toute mon équipe me disais : « En fait t’es Arielle ! ». Cela m’a fait l’effet d’un miroir : je me suis reconnue en Arielle. Mais, finalement, je suis aussi un peu Jean-Pierre. C’est marrant comme je me retrouve dans chacun de ces personnages et même dans Zoé. Enfin, dans Zoé, je reconnais surtout mes filles. Mais c’est étonnant comme je ne suis pas à l’endroit que je croyais, je pense que je suis fondamentalement une Arielle pour son côté : « Ha bon, on est vraiment obligé de grandir maintenant ? ». Après, mon mari me dit que je suis dans tous les personnages.

Cheyenne Quévy
A propos Cheyenne Quévy 59 Articles
Journaliste du Suricate Magazine