Titre : Récits de certains faits
Auteur.ice : Yasmina Reza
Éditeur : Folio
Date de parution : 12 mars 2026
Genre : Essai
Écrivaine et dramaturge, Yasmina Reza sortait en 2024 ses Récits de certains faits. Des pensées comme des esquisses, attrapées au cours des procès auxquels elle assiste. Aujourd’hui, cette compilation de textes percutants est disponible en version poche. Un format qui fait honneur à leur concision.
Un homme qui verse de l’atropine dans le verre d’eau de la femme à qui il a acheté une maison en viager. Un autre accusé de viol par surprise, ayant fait croire à des femmes qu’il n’était pas celui avec qui elle couchait. Des insultes racistes accompagnées de coups de couteaux. Des matricides. Le même homme et la même atropine dans le lait d’une autre femme âgée. Yasmina Reza s’engage dans un processus d’écriture assez particulier. Elle s’installe aux assises et transforme les procès en matière littéraire. Mais, petit à petit, ce qui semblait être le leitmotiv premier de l’oeuvre se laisse, soudain, envahir par d’autres récits. Des instants du quotidien de l’autrice s’interposent et se marient étrangement avec l’horreur des faits jugés.
Le point commun entre ces deux univers, c’est la touche de banalité qui souvent s’y invite. Les accusés sont des personnes qui – avec leurs amours et leurs chagrins, leurs ambitions et leurs désespoirs – comparaissent devant le juge. Sans les juger moins coupables et toujours dans le respect des victimes, Yasmina Reza rend à certains criminels une part d’humanité. Mais pas toujours. Et d’un autre côté, certaines affaires auxquelles a accès l’autrice sont loin d’être communes. Il y en a même qui ont fait le chou gras des journalistes. À la barre, Morandini ou encore Sarkozy. Rien que ça.
En 2024, Yasmina Reza fêtait ses 65 ans. Il lui reste encore de belles années d’écriture devant elle. Et pourtant, il émane de son livre un sentiment de fin de vie. D’ailleurs, elle dédie les premières pages de ce recueil aux vieux couples qu’elle aime photographier de dos. Récits de certains faits n’est pas seulement un recueil de faits divers et d’impressions glanées aux assises. C’est aussi un espace que l’autrice s’octroie pour se laisser divaguer, se perdre dans sa propre mémoire. Et les souvenirs qu’elle invoque sont le plus souvent tournés vers le passé, quand ils ne concernent pas un ami octogénaire ou la mort d’un camarade. Yasmina Reza nous confie des histoires qui s’achèvent, que ce soit dans la vieillesse ou à l’issue d’un procès. Dénuement et dénouement cohabitent le temps d’un livre.
Les faits. Tenez-vous en au fait ! Si le tribunal est un lieu d’objectivité, la littérature, elle, accepte les écarts. Yasmina Reza adopte un point de vue qui fait la mise au point sur les détails. Elle ne dresse pas un portrait complet des procès – et encore heureux, la jurisprudence s’en charge bien. Son rôle n’est pas de tout dévoiler. Sinon, elle ne pourrait tenir cette consigne qu’elle s’est imposée de faire apparaître l’essentiel en quelques pages. Alors elle décrit une attitude. Un geste. Un vêtement. Une impression. Mais, inévitablement, ses choix trahissent une décision, celle d’occulter des informations au profit de certaines autres. Et alors qu’elle embrasse un espace dont l’essence même repose sur la neutralité, Yasmina Reza ne peut s’empêcher d’en faire un tableau teinté de subjectivité. À certains endroits, son rôle semble plus s’approcher de celui du juré qui, après une analyse minutieuse de tous les comportements, se permet de pencher en faveur d’un côté ou de l’autre. Ce n’est pas dérangeant, mais c’est déroutant.
