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    Qu’est-il arrivé à Tintin ? De reporter globe-trotter à poupée de chiffon

    Saviez-vous que Sean Connery n’était pas le premier acteur à avoir incarné James Bond au cinéma ? Qu’une autre Mary Poppins a tenu le parapluie quinze ans avant Julie Andrews ? Ou que la première apparition de l’inspecteur Columbo s’est faite sans Peter Falk ? 

    En effet, avant d’être les célèbres personnages que nous connaissons aujourd’hui, plusieurs héros ont connu une autre vie et d’autres visages, se métamorphosant au gré de leurs aventures jusqu’à devenir ceux que nous connaissons désormais. 

    C’est ainsi qu’avant d’apparaître en chair et en os sous les traits de Jean-Pierre Talbot dans Le mystère de la Toison d’or (1961) et Les oranges bleues (1964), la première adaptation des aventures de Tintin au cinéma s’est faite… avec des poupées de chiffon.

    Tintin et le Crabe aux Pinces d’Or (1947)

    Rapidement après sa première apparition dans les pages du Petit Vingtième, le personnage de Tintin est devenu l’une des figures emblématiques de la bande dessinée belge, apparaissant dans pas moins de vingt-trois albums publiés entre 1929 et 1976 !

    Dès lors, une transposition du Neuvième au Septième Art fut rapidement envisagée, tandis qu’Hergé semblait séduit par l’idée au point d’accepter de concéder les droits d’exploitation du Crabe aux Pinces d’or au producteur belge Wilfried Bouchery.

    Ce dernier prit quant à lui contact avec la réalisatrice Claude Misonne et son époux Joao Michiels, ayant réalisés quelques films d’animation mettant en scène des poupées de chiffon après la Seconde Guerre mondiale : « C’est ma femme qui réalisait les poupées et moi je m’occupais de la technique, de l’animation et des éclairages », déclara Joao Michiels en 1995, pour le documentaire Moulinsart-Hollywood : Quand Tintin fait son cinéma…

    Interrogé au sujet de Tintin et le Crabe aux Pinces d’or lors de ce même documentaire, ce dernier reviendra sur sa rencontre avec le producteur : « En mars 1946, nous avons reçu la visite d’un certain Monsieur Wilfried Bouchery, de Keerbergen, qui disait avoir les droits d’adaptation du film Le Crabe aux Pinces d’or d’Hergé. Et il nous demandait si nous pouvions réaliser un film de long-métrage en respectant exactement l’album ».

    C’est ainsi que le neuvième tome des aventures de Tintin se vit offrir une transposition sur grand écran, devenant la première aventure animée du reporter belge adaptée sur grand écran ; le terme « animé » revêtant une importance particulière, puisque de nombreux films fixes mettant en scène le héros de Hergé était déjà sortis depuis plusieurs années.

    Interrogé sur l’impression qu’avait pu lui faire ce producteur, Joao Michiels ajoutera : « C’était un homme, je dois dire un peu de type paysan : très grand, très fort, avec un accent nettement néerlandophone. Mais, mon dieu, on avait tout de même l’impression que c’était un homme bien. Parce que figurez-vous qu’il est venu avec un carrosse splendide : une Lancia qui venait d’obtenir, disait-il, le prix du concours d’élégance au parc de Bruxelles, présenté par Miss Belgique. En effet donc, il donnait vraiment l’impression d’avoir infiniment de moyens financiers ».

    Ainsi, le couple Misonne-Michiels commença à travailler sur une adaptation du Crabe aux Pinces d’or supposée sortir à l’hiver 1947… avant d’interrompre la production, faute de paiement… 

    « Nous avons en effet stoppé le travail pendant près de deux mois. Mais je dois dire que Bouchery était évidemment décontenancé et courrait à gauche et à droite pour essayer de trouver des fonds. Et quand il venait chez nous, il ne venait déjà plus avec sa belle Lancia : il venait en tram ou en bus, ce qui était vraiment significatif. Mais nous, finalement on s’est dit : “Mon dieu, arrêter complètement c’est la perte sèche pour tout le monde”. De guerre lasse on va reprendre le travail. Et nous avons repris, de nouveau, les prises de vue. Mais à une cadence beaucoup plus accélérée. C’est-à-dire que nous avons filmé beaucoup d’images non seulement en animation mais même en plan fixe. À ce moment-là, nous avons tiré la première copie qui a été livrée à Bouchery. Et il nous a promis formellement que, maintenant, les choses allaient se régler rapidement parce que ce serait un succès fantastique, et pour lui et pour nous. Et en effet, le film a été présenté devant à peu près deux-mille jeunes et très jeunes dans cette immense salle de l’A.B.C. à la place Sainctelette à Bruxelles. Le succès était vraiment fulgurant ».

    Malgré une production chaotique liée aux égarements d’un producteur ayant mésestimé ses capacités financières, cette première adaptation fut, malgré tout, bouclée dans les temps et sa sortie annoncée dans le Journal de Tintin du 25 décembre 1947 : 

    « Voilà les amis, ce qu’on peut appeler un évènement ! Pensez-donc ! Un film spécialement à votre intention ! Un film qui n’est pas une médiocre amusette mais un vrai “long métrage” d’une heure et quart ! Un film, enfin, dont les vedettes ne sont autres que vos excellents amis : Tintin, Milou, le capitaine Haddock, les détectives Dupond et Dupont !…

    Vous tous qui avez dévoré l’album du “Crabe aux Princes d’or”, combien de fois n’avez-vous pas rêvé de voir transposées au cinéma les aventures passionnantes et périlleuses de vos héros préférés ? 

    Eh bien votre rêve est devenu réalité !

    Le Crabe aux Pinces d’or a été tourné dans les studios “Claude Misonne” à Bruxelles. Rien n’a été épargné pour faire de ce film un véritable chef-d’œuvre. Mais, est-il besoin d’insister ?… Vous en êtes certains d’avance, n’est-ce pas ? D’ailleurs, vous pourrez en juger lorsque vous le verrez !

    Et puis, ce n’est pas un mince sujet de fierté que de se dire que notre pays est capable de présenter un film qui s’adresse VRAIMENT à TOUS les jeunes ! 

    Le Crabe aux Pinces d’or passe, depuis dimanche dernier, au Théâtre A.B.C., place Sainctelette, à Bruxelles. Il restera à l’affiche jusqu’au 11 janvier prochain. Ne le manquez pas !… Une réduction de cinq francs à toutes les places sera accordée aux membres du club “Tintin“, sur présentation de leur carte ! ».

    Ainsi, le premier film animé mettant en scène Tintin et Milou fut diffusé au théâtre A.B.C. de Bruxelles, le 21 décembre 1947 ! 

    Cependant, le producteur Wilfried Bouchery ayant cessé de payer les droits d’auteur, les bandes furent saisies après cette seule et unique représentation, condamnant le film à l’oubli. 

    « Ça a été pour nous évidemment une catastrophe terrible – déclara Joao Michiels – parce que moi je ne pouvais rien faire de ce film. Et comme le film ne me plaisait pas du tout, qu’il avait été réalisé dans des conditions absolument absurdes, je ne désirais pas du tout l’exploiter. Finalement, qu’est-ce qui est arrivé ? Hé bien, tout s’est arrêté là, et Wilfried Bouchery a disparu corps et bien. Je n’ai appris que par la suite qu’il avait embarqué sur un cargo à destination de l’Amérique du Sud ».

    Afin d’éviter de devoir rendre des comptes à ses créanciers, Wilfried Bouchery a en effet fuit vers l’Argentine où il aura probablement fini ses jours.

    Un an plus tard, il écrivit cependant une lettre à Hergé, filmée dans le documentaire Moulinsart-Hollywood : « Noël 1948, Buenos Aires. Cher Monsieur Hergé, À moins que vous n’étiez déjà au courant, vous serez peut-être étonné de recevoir des nouvelles de moi, d’Argentine. Après ma culbute, il ne me restait plus qu’à quitter l’Europe, dans l’espoir de refaire fortune ici ». Souhaitant, en fin de lettre, ses meilleurs vœux à l’auteur pour l’année 1949 à venir, et ajoutant : « J’espère que pour moi, ce sera meilleur que 1945 à 1948. Mes respects à votre dame ».

    Le documentaire aura cependant omis de réciter un passage de la lettre pourtant filmé ! Un passage dans lequel Michiels aura ajouté ce commentaire à l’attention d’Hergé : « Si éventuellement vous deviez vous expatrier, je pourrais vous aider à obtenir le visa d’entrée. Veuillez croire, cher Monsieur Hergé, à ma parfaite considération ».

    En effet, à cette époque, l’auteur de Tintin était empêtré dans diverses affaires judiciaires liées à son attitude durant la Seconde Guerre mondiale, ayant continué à travailler pour des journaux réquisitionnés par l’occupant allemand entre 1940 et 1945 : attitude pouvant être associée à de la collaboration. Sans que, pour autant, ce choix ne lui porte de réel préjudice, comme l’aura judicieusement exprimé l’auteur Pierre Assouline dans sa longue biographie consacrée au dessinateur : « Le fait est qu’au lendemain de la Libération, Georges Remi est sauvé par Tintin. Par le projet de journal qui porte son nom, mais aussi par son image, sa popularité et la sympathie qui s’en dégage. Une fois n’est pas coutume, un héros se porte au secours de son créateur. Il est vrai qu’aux yeux de ses fidèles lecteurs, ce serait un comble de poursuivre Hergé pour incivisme alors que Tintin est le parangon du civisme ».

    Hergé lui-même aura pourtant senti planer sur lui l’ombre de ses Juges, au point d’exprimer la chose à son ami Charles Lesne dans une lettre datée du 6 septembre 1943 : « Les réactions que tu crains sont fort possibles. Je dirais même qu’elles sont probables. Il y a de cela des indices non équivoques. Mais je suis déjà catalogué parmi les “traîtres” pour avoir publié mes dessins dans Le Soir, ce pour quoi je serai fusillé ou pendu (on n’est pas encore fixé sur ce point). Le pire qui puisse donc m’arriver, c’est que, ayant été fusillé (ou pendu) pour ma collaboration au Soir, je sois refusillé (ou rependu) pour ma collaboration au Laatste Nieuws, et rerefusillé (ou rerependu) pour ma collaboration à l’Algemeen Nieuws, dans lequel mes Quick et Flupke paraissent depuis septembre 40. Le plus terrible, c’est quand on est fusillé pour la première fois. Après cela, il paraît qu’on est habitué… ».

    Quoi qu’il en soit, Le Crabe aux Pinces d’or fut retiré des salles obscures et disparut pendant soixante ans, n’apparaissant qu’à de très rares occasions, avant que Moulinsart Multimédia et Citel Vidéo ne le mettent au jour sur support DVD en 2008 !

    Mais l’échec du Crabe aux Pinces d’or n’empêchera cependant par Hergé de chercher à continuer à transposer son héros au cinéma. Cette première adaptation lui offrit même un prétexte pour contacter Walt Disney en date du 9 avril 1948, afin de lui proposer d’adapter les aventures du reporter belge sur grand écran : « Cher Monsieur, J’ai assisté dernièrement, à Bruxelles, à la projection d’un petit dessin animé réalisé par un amateur et mettant en scène quelques-uns des personnages que j’ai créés il y a vingt ans. Ces personnages connaissent depuis plusieurs années, surtout en Belgique, une vogue considérable. C’est pourquoi je me permets aujourd’hui de vous faire envoyer par mon éditeur quelques-uns de mes albums afin que vous puissiez juger vous-même du parti qu’il y aurait éventuellement moyen d’en tirer. Je sais que les aventures de Tintin et de ses compagnons se déroulent sur un plan réaliste, tandis que vos personnages évoluent en général – délicieusement d’ailleurs – dans un monde féerique ou poétique. Je me demande si ce n’est pas précisément à cause de cela qu’il y aurait moyen de tirer parti de ces différences ».

    Malheureusement pour Hergé, ses albums lui seront renvoyés par la Walt Disney Company, avec une lettre indiquant que la programmation était bouclée pour les quatre années à venir, et Tintin n’ira pas côtoyer Mickey Mouse.

    Ainsi, avant même que Steven Spielberg ne se décide à adapter les aventures du jeune reporter, Hergé avait déjà cherché à séduire le marché américain. Et avant même les adaptations que nous connaissons aujourd’hui, Tintin aura envahi les salles obscures grâce à l’un des premiers long-métrage d’animation produit en Belgique !

    Bibliographie

    Pierre Assouline, Hergé, Paris, Gallimard, 1996.

    Yves Février, « Entre Chaplin et Marilyn », dans Mag Tintino [En ligne], https://www.tintin.com/fr/library/19/cinema-entre-chaplin-et-marylin, 2024, (Page consultée le 23 décembre 2024, Dernière mise à jour non communiquée).

    Jean-Luc, « Le premier film Tintin : le Crabe aux Pinces d’Or (1947) », dans Tintinomania [En ligne], https://tintinomania.com/tintin-premier-film-crabe, 18 novembre 2017, (Page consultée le 23 décembre 2024, Dernière mise à jour non communiquée).

    Journal de Tintin, n°52, 25 décembre 1947, p. 20.

    A. Lo., « Tintin et le film perdu », dans La Libre [En ligne], https://www.lalibre.be/culture/cinema/2008/07/23/tintin-et-le-film-perdu-LQIX5M2PTRGXVMKY7QGHT2VPM4/, 23 juillet 2008, (Page consultée le 23 décembre 2024, Dernière mise à jour non communiquée).

    Le Nouvel Obs, « Tintin au pays du cinéma », dans Le Nouvel Obs [En ligne], https://www.nouvelobs.com/bd/20111021.OBS2998/tintin-au-pays-du-cinema.html, 26 octobre 2011, (Page consultée le 23 décembre 2024, Dernière mise à jour non communiquée).

    Benoît Peeters, Hergé, fils de Tintin, Paris, Flammarion, 2002.

    Benoît Peeters et Wilbur Leguèbe, Moulinsart-Hollywood : Quand Tintin fait son cinéma…, Arte-RTBF, 1995, 53’.

    Tintin.com, « La Saga de Tintin (et Hergé) aux Amériques ! », dans Tintin.com [En ligne], https://www.tintin.com/fr/news/3848/la-saga-de-tintin-et-herge-aux-ameriques, 28 décembre 2011, (Page consultée le 23 décembre 2024, Dernière mise à jour non communiquée).

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