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    Qu’est-il arrivé à Popeye ? Quand Robin Williams poussait la chansonnette

    Saviez-vous que Sean Connery n’était pas le premier acteur à avoir incarné James Bond au cinéma ? Qu’une autre Mary Poppins a tenu le parapluie quinze ans avant Julie Andrews ? Ou que la première apparition de l’inspecteur Columbo s’est faite sans Peter Falk ?

    En effet, avant d’être les célèbres personnages que nous connaissons aujourd’hui, plusieurs héros ont connu une autre vie et d’autres visages, se métamorphosant au gré de leurs aventures jusqu’à devenir ceux que nous connaissons désormais.

    C’est ainsi que le premier grand rôle de Robin Williams au cinéma consista à incarner… Popeye !

    Si nous déplorons aujourd’hui sa disparition, après une carrière au cours de laquelle il aura incarné quantité de personnages phénoménaux, en 1980, Robin Williams n’était pas encore l’acteur que nous connaitrons plus tard !

    Bien qu’il rencontrait une popularité grandissante à la télévision, en raison de sa présence au casting de la série culte Mork & Mindy, jamais encore il n’aura joué dans un long-métrage – à l’exception d’une apparition dans deux segments du film Can I Do It… ‘Til I Need Glasses? (I. Robert Levy, 1977) originellement coupés au montage puis réintroduits plus tard, suite au succès naissant de l’acteur.

    Cependant, à la fin de l’année 1978, le monde aura pu découvrir avec merveille les premiers exploits cinématographiques de Superman, portés à l’écran par Richard Donner, avec Christopher Reeve dans le rôle-titre. L’Homme d’Acier ayant fait un carton au box-office, les studios de production cherchèrent à lui emboîter le pas afin de capitaliser sur la mode naissante des adaptations de bandes dessinées.

    C’est ainsi qu’à la sortie d’une représentation de la comédie musicale Annie, le 13 mai 1977, le producteur Robert Evans envisagea d’adapter les aventures de la célèbre orpheline pour le cinéma. Cependant, les droits d’exploitation étant trop chers, celui-ci dû renoncer à son projet. C’est à ce moment qu’il découvrit que Paramount Pictures détenait les droits d’un autre personnage célèbre, Popeye le marin !

    La production d’un tel film s’annonçant coûteuse, la Paramount se mit donc en contact avec les studios Disney afin de mettre en place une coproduction permettant à la société aux grandes oreilles d’obtenir les droits de distribution du film à l’internationale.

    De Dustin Hoffman à Robin Williams, et de Hal Ashby à Robert Altman…

    Evans commença ainsi à développer ce projet en compagnie du scénariste Jules Feiffer. Rapidement, Dustin Hoffman fut annoncé dans le rôle principal et commença à travailler avec un chorégraphe, tandis que le rôle de Olive Oyl – la fiancée de Popeye – fut attribué à l’actrice Lily Tomlin. La réalisation du projet ayant quant à elle été confiée à Hal Ashby.

    Cependant, le premier script rendu par Feiffer déplut à Dustin Hoffman qui décida de s’écarter du projet, laissant vacant le rôle du marin mangeur d’épinards. Robert Evans eut alors une réunion avec divers exécutifs de la Paramount : « C’était la chose la plus étrange. J’ai dit : “Messieurs, vous n’avez pas besoin d’une star pour ce film. N’importe qui peut jouer Popeye”. Ils ont dit : “Si tu sais avoir Jack Nicholson ou Al Pacino, c’est une chose, mais nous n’allons pas faire ce film avec n’importe qui. Il est trop coûteux”. Franchement, je ne savais même pas qui était Robin Williams. Mais je savais qu’il venait d’être révélé dans une série et que toute la ville parlait de lui. Je n’avais jamais vu Mork & Mindy. J’ai dit : “Nous pourrions utiliser… Robin Williams”. Le nom m’est venu comme ça. Michael Eisner a dit : “Robin Williams, quelle idée !” Et Barry Diller a dit : “Wow, c’est génial !” Et c’est comme ça que tout a commencé ».

    Pour l’anecdote, la carrière de Robin Williams doit énormément aux désistements de Dustin Hoffman… Celui-ci ayant renoncé à Popeye, permettant à son collègue d’obtenir son premier grand-rôle. Plus tard, Hoffman renoncera également à jouer dans Le monde selon Garp, permettant à Williams d’obtenir… son deuxième grand-rôle ! Ayant lu le roman de John Irving durant le tournage de Popeye, l’acteur espérait obtenir le rôle dans l’adaptation cinématographique qui devait bientôt voir le jour, de façon à montrer le champ de ses capacités scéniques. « Après Popeye, c’était comme passer de Marvel à Tolstoï », dira-t-il plus tard. Ajoutant : « Le héros, T.S. Garp, est comme une autre facette de moi – celle qui ne joue pas. C’était un processus pour moi de mentalement me déshabiller, et de revenir à ce que je faisais six ans plus tôt lorsque j’étais étudiant à Juilliard ».

    Plus tard, Dustin Hoffman renoncera encore au rôle de John Keating dans Le Cercle des poètes disparus, car la production refusait de lui laisser réaliser le film ; il se consolera cependant en jouant dans le cultissime Rain Man aux cotés de Tom Cruise. Ainsi, c’est une fois de plus Robin Williams qui hérita du rôle !

    Pour en revenir à Popeye, après le départ de Dustin Hoffman, c’est le réalisateur Hal Ashby qui renonça au projet, et les studios durent se mettre en quête d’un nouveau metteur en scène. C’est ainsi que Robert Altman fit son apparition.

    Altman possédait une belle réputation à Hollywood, ayant réalisé plusieurs succès depuis lors devenus cultes comme M.A.S.H. (1970) et John McCabe (1971). Cependant, ses deux derniers films n’avaient pas rencontré leur public, et les producteurs voulaient un réalisateur capable d’impacter le box-office. Ils envisagèrent donc de se tourner vers Mike Nichols et Arthur Penn. Ce n’est que grâce à l’insistance de Robert Evans que le réalisateur obtint les rênes du projet : « Ils avaient un directeur commercial très important qui voulait le faire. Et j’ai dit : “Je ne le ferai pas sans lui parce que je sais à quoi ressemblera le film avant même qu’il ait été filmé”. Ce doit être excitant à faire. Je préfère prendre le risque de tomber sur le cul mais potentiellement créer de la magie, plutôt que de faire quelque chose de prévisible ».

    Comme l’aura expliqué la journaliste Beverly Walker en 1990, Altman était un « dissident visionnaire qui ne jouait pas selon les règles », l’un des réalisateurs les plus controversés de sa génération capable de diviser les critiques et les cinéphiles, autant que les producteurs.

    Quoi qu’il en soit, les studios convaincus, Robert Altman fut donc engagé à la réalisation de Popeye, avec Robin Williams dans le rôle principal. Mais Lily Tomlin s’était elle aussi désistée et il fallut trouver une nouvelle actrice pour incarner Olive Oyl. Les studios pensèrent alors à Gilda Radner, mais Altman proposa le nom de Shelley Duvall. À l’époque, celle-ci était à Londres, auprès de Stanley Kubrick et Jack Nicholson, sur le tournage de The Shining.

    Ayant déjà travaillé avec elle et sachant qu’enfant, ses camarades la surnommaient « Olive » pour se moquer de sa maigreur, Robert Altman la contacta afin de lui dire qu’il avait trouvé « le rôle [qu’elle] était née pour jouer ». Quant à celle-ci, elle déclara plus tard : « Si Bob m’offre un film, je n’y réfléchis jamais à deux fois. J’ai une énorme confiance en lui ».

    C’est ainsi que Popeye fut mis en chantier !

    Popeye, la comédie musicale ?

    « J’ai demandé à réaliser Popeye parce que… pourquoi pas ?, dira Robert Altman. Un film est juste une fantaisie de toute façon. Et j’ai réalisé que c’était une chance de créer mon propre environnement, ce que j’avais fait avec Quintet, mais ça n’avait pas fait mouche auprès du public ou des critiques. Popeye n’a jamais été un de mes personnages favoris. Je veux dire, j’avais conscience de ce qu’il était quand j’étais plus jeune. J’étais moi-même une sorte de dessinateur frustré, et c’était facile de dessiner Popeye, facile de le copier. Mais je ne comprenais vraiment pas ce que je considère comme l’impact social de Popeye, jusqu’à ce que je me décide à faire le film. Dès lors j’ai relu beaucoup des comic strips originels ».

    Les équipes se mirent donc au travail, avec dans l’idée de donner vie à une comédie musicale. Il fallut ainsi trouver un compositeur ! Ce faisant, plusieurs noms furent envisagés : Randy Newman (qui travaillera plus tard avec les studios Pixar), Leonard Cohen qui aura déjà collaboré à la bande son du John McCabe de Robert Altman, ainsi que Paul McCartney ou encore John Lennon. Mais le réalisateur parvint à imposer le nom de Harry Nilsson – qui avait quant à lui, entre autres choses, signé la célèbre chanson Everybody’s Talkin’ pour le film Macadam Cowboy (John Schlesinger, 1969).

    Et si Nilsson aura composé une bonne partie de la bande son avant le début des prises de vue, au moins trois chansons furent néanmoins composées sur place, à Malte. Tandis qu’en mars – près de deux mois après le début du tournage qui commença le 23 janvier 1980 –, le réalisateur ignorait encore quelle finalité donner à certaines séquences, poussant le musicien à envisager un travail d’édition postérieur.

    Malgré la présence de chansons et de chorégraphies, Altman précisa cependant : « Ce que je ne voulais pas, c’est que Popeye ressemble à une comédie musicale façon Broadway. Je voulais qu’il y ait de la simplicité ; ce n’était pas à propos de bons danseurs ou de grandes voix. Je voulais que l’on ressente que, dans cette communauté, personne ne pouvait s’élever au niveau auquel ils aspiraient. Ça n’avait pas d’importance s’ils chantaient mal. Shelley [Duvall] ne savait pas chanter, mais quand elle a chanté “He needs me”, elle était merveilleuse ».

    Niveau chorégraphies, Sharon Kinney – la chorégraphe du film – expliqua : « Nous essayons d’éviter les pas à proprement parler. Le mouvement est bloqué. Mais je pense que Bob [Altman] sent que ces personnes ne pourraient pas être des danseurs sophistiqués – et il ne veut pas que la chorégraphie vienne interrompre l’histoire ». Quelque chose qui, à certains égards, rapprochera ce Popeye du Blues Brothers de John Landis, sorti la même année.

    Quant à Robin Williams, il prit des leçons de claquettes et déclara : « La plupart des scènes de claquettes seront là, mais déguisées. Elles seront là dans les scènes de bagarre, sous-jacentes. Mais Popeye est plutôt une comédie non-musicale, vraiment. Pour le meilleur ou pour le pire, il n’y aura pas de numéro de danse à part entière. Je pense que l’idée c’est : suivre le déroulement de l’histoire ».

    Destination : Anchor Bay

    Afin d’échapper à l’influence des producteurs, Robert Altman délocalisa le tournage vers l’île de Malte, en un endroit nommé Anchor Bay. Le plateau, sélectionné lors des phases de repérage, comportait une citerne à eau qui serait utile afin d’établir le village de Sweethaven où se déroulait l’action de Popeye : « Nous avons dû trouver un endroit et tout bâtir. Ils avaient une grande citerne à eau là-bas. Nous avons envisagé la Floride et d’autres endroits, mais Malte était ce qu’il y avait de mieux. Et, tandis que nous sommes restés là-bas près d’un an, c’était assez paisible politiquement, la religion majoritaire étant le christianisme. Souvenez-vous, c’était l’époque de Kadhafi et il nous a rendu visite lorsque nous étions là, avec un millier de bateaux ».

    Sur un budget global de treize millions de dollars, le village à lui seul coûta deux millions à la production. Tandis que divers retards liés au climat défavorable de l’île mèneront à des coûts supplémentaires, faisant que les dépenses finales avoisineront vingt à vingt-cinq millions.

    Par exemple, puisque l’île ne possédait pas de bois d’œuvre, tout le bois destiné à la construction du village fut acheminé par bateaux à travers l’Europe, en partant des Pays-Bas jusqu’à l’Italie, avant d’arriver à Malte par bateaux.

    Petit clin d’œil métacognitif, l’église construite dans le village de Popeye sera la même que celle apparaissant dans le film John McCabe du même réalisateur, tandis que le soûlard du village sera également le même dans les deux films – incarné par l’acteur Bob Fortier –, semblable jusqu’à sa tenue vestimentaire.

    Pour l’anecdote, le village est encore visitable aujourd’hui, ayant été transformé en parc à thème.

    Un tournage difficile

    Une fois la ville construite, le tournage de Popeye s’étendit du 23 janvier au 19 juin 1980, totalisant vingt-deux semaines de travail, et près de neuf millions de dollars de surcoût en raison des conditions météorologiques défavorables. Avec les conséquences que cela aura eu sur le moral des équipes : « Nous étions là durant six mois, à raison de six jours de travail par semaine. Et peu de temps après notre arrivée à Malte, il a commencé à pleuvoir sans que ça ne s’arrête jamais vraiment, dira Robin Williams. Cela a étendu notre planning de tournage et on restait assis durant des jours, à devenir fou et à se sentir piégés… Il n’y a pas d’endroits prévus pour l’amusement à Malte, et les weekends, nous buvions. Ils avaient cet étrange vin sur l’île ; un cabernet boueux. Lorsque les Anglais avaient une base navale sur Malte, ils ont construit quelques pubs qui sont toujours là. On y allait les samedis soir et on se saoulait, puis on dormait toute la journée du dimanche avant de retourner au travail le lundi ».

    Au-delà d’un tournage qui s’éternisait, sur une île où il semblait très difficile de se divertir, les choses furent également difficiles pour Robin Williams, qui devait subir 90 minutes de maquillage chaque jour et supporter les prothèses posées sur ses avant-bras : « Ils m’attachaient comme un junkie. Dans certaines scènes de bagarre, je n’avais plus de circulation dans les bras et ils se figeaient. Je demandais pour un peu de sang et ils me disaient “Relax, Robin, relax”. Dès que la circulation redémarrait ils rattachaient mes bras pour que je puisse continuer de me battre pendant une demi-heure. C’était très étrange et difficile ».

    L’acteur déclara encore : « Quand je m’entraînais pour Popeye, j’ai pensé “Ça y est. C’est mon Superman et ça va crever le plafond. J’avais également le rêve consistant à me lever et à remercier l’Académie, mais j’ai dépassé le stade du “Ça y est” dès qu’on a commencé à tourner. Après le premier jour sur Popeye, j’ai pensé ”Oh mon dieu, quand cela sera-t-il terminé ?” ».

    Il faut dire que l’acteur n’était pas au meilleur de sa forme à cette époque : son mariage avec Valerie Velardi battait sérieusement de l’aile, et ses problèmes d’addiction aux drogues et à l’alcool entrainaient doucement le comédien vers l’abîme. Il faudra attendre 1982 et le décès par overdose du comédien John Belushi pour que Williams se ressaisisse : « Voilà un homme qui est une bête, qui pouvait faire ce qu’il voulait, et il est parti. Ça m’a foutrement rendu sobre », pourra-t-on plus tard l’entendre dire dans le documentaire Come Inside my Mind (Marina Zenovich, 2018).

    Quoi qu’il en soit, Williams aura souffert du tournage de Popeye, et cédé à ses démons, comme s’en rappellera le scénariste Jules Feiffer : « J’étais profondément cafardeux et je buvais un peu. Et j’ai été réveillé au milieu de la nuit par quelqu’un de l’équipe qui disait : “Robin vient pour te tabasser. Il a entendu que tu couches avec sa femme, Valerie”. Et j’ai dit  “C’est ridicule”. Et il a dit : “Hé bien tu ferais bien de sortir d’ici. Il va te tabasser”. Et je me suis levé en pyjama, et j’ai descendu la rue ». Au moment où il sortit de sa chambre, Feiffer rencontra Robin Williams, apparaissant comme sensiblement prêt à en découdre. Et lorsque ce dernier s’approcha, il prit le scénariste dans ses bras : « Nous nous sommes avoués notre amour mutuel et c’est ainsi que s’est terminée la soirée, dira Feiffer. Je sais ce que j’avais bu, mais je ne sais pas ce qu’il avait pris. Il consommait un paquet de trucs ».

    Il faut dire que les relations ne furent pas toujours au beau fixe entre les deux hommes, la propension de Robin Williams à improviser s’accordant difficilement avec un scénario fixe et préétabli : « Comme c’était le premier film de Robin, Altman ne voulait simplement pas interférer dans son processus créatif, dira Feiffer. Il pensait que ça endommagerait sa capacité de jeu. Ce n’est pas comme ça qu’il réalisait ses films ».

    Mais Jules Feiffer considérait ces improvisations comme une forme de sabotage : « Ce que je veux dire c’est que quand il arrivait à l’improvisation, il devait penser à la façon de nettoyer ensuite », ajoutant : « Ça n’était jamais arrivé sur aucun des films sur lesquels j’avais travaillé ».

    Ainsi, le scénariste se retrouva à réécrire des pages au jour le jour, mais également la fin du film : « Mon impression, c’est que j’ai perdu toutes les batailles importantes. Au début, j’étais là pour garder un œil sur les choses, au cas-où Altman viendrait à dévier du script. Je me suis senti comme le policier de la production ».

    Mais, au bout d’un moment, Jules Feiffer commença à comprendre le mode de fonctionnement de Robert Altman et de Robin Williams : « Puis je me suis senti de plus en plus à l’aise avec ce qu’il faisait et, lorsqu’il y avait des changements, j’avais l’impression qu’ils offraient une substantielle contribution à mon travail. C’est devenu mon rôle de chercher à coordonner le reste du script avec l’atmosphère qui se développait sur le plateau ».

    Au-delà de cela, le technicien en charge des effets spéciaux s’est éclipsé avant la fin du tournage, rendant difficile la réalisation de la scène finale au cours de laquelle Olive Oyl est aux prises avec une pieuvre géante. Williams s’amusera de la chose : « Nous regardions Shelley Duvall dans une piscine en train de crier “À l’aide !”, avec une pieuvre sans aucun mécanisme à l’intérieur parce que le responsable des effets spéciaux était parti. À la fin, c’était comme un film d’Ed Wood ».

    Quoi qu’il en soit, ces pérégrinations firent que les équipes auront peiné à trouver une façon de terminer leur film, comme s’en rappelle Robin Williams : « J’ai rigolé avec Robert Evans – qui était sous cocaïne jusqu’aux nichons – et j’ai dit : “Peut-être que je devrais marcher sur l’eau”. Il a dit : “Oui !” Et c’est comme ça que Popeye s’est retrouvé avec son héros éponyme dansant sur l’eau au son de “C’est moi Popeye le marin” ».

    Le chaos organisé de Robert Altman

    Conscient du fait que le cinéma est un art collectif, Robert Altman aura dans tous ses films recouru à une façon bien personnelle de construire une intrigue, en laissant chaque intervenant exercer son art à sa façon, tout en canalisant l’ensemble de ces forces humaines vers un même objectif.

    L’actrice Géraldine Chaplin – ayant collaboré avec le réalisateur sur Un mariage (1978) – aura exprimé que Robert Altman possède une façon extraordinaire de permettre aux gens de contribuer à quelque chose qui finit par être exactement ce qu’il attendait depuis le début. Ou, comme le dira lui-même Jules Feiffer en parlant du tournage de Popeye : « Altman aimait le chaos organisé. C’était avec ça qu’il était le plus à l’aise. C’était un vrai brouhaha ».

    « J’étais inquiet à l’idée que Popeye et Olive Oyl se perdent dans tout cela, dira le scénariste. Mais l’expérience du tournage me laisse croire que ce qu’il fait ajoute considérablement à ce que j’espérais que le film soit. Avec un sens de l’orchestration et des choses qui se déroulent avec désinvolture et accidentellement, au lieu d’être solidement prédéfinies, et avec ce sens de la communauté ».

    Ainsi, en intégrant à ses équipes de fortes personnalités auxquelles il aura accordé sa confiance, Altman aura facilité la naissance d’un film collectif. Tout en donnant certaines directives vagues, comme par exemple le fait qu’il ne voulait pas que les personnages de Popeye soient tridimensionnels, exprimant ainsi vouloir des silhouettes ! Ce qui fait que chaque personnage du film est reconnaissable de par sa démarche, sa façon de se tenir et son apparence particulière.

    La tâche aura cependant été difficile à gérer pour le réalisateur, peu habitué à travailler sur un film de cette ampleur : « Je n’aime tout simplement pas travailler aussi longtemps avec un si gros budget. C’est juste très dur et lent ». Ajoutant que le fait de ne pas être producteur sur ce film lui faisait perdre « un peu de crédibilité auprès de ces gens qui dépendent de moi. Parce que j’ai toujours eu le contrôle, je pouvais toujours résoudre les griefs et faire preuve d’une certaine dose de justesse ».

    Quoi qu’il en soit, le sens de la communauté propre à la façon de travailler du réalisateur aura entraîné la présence au casting d’un acteur particulier pour incarner Swee’pea, le bébé de Popeye. L’enfant choisi pour ce rôle étant le petit-fils de Robert Altman, Wesley Ivan Hurt : « Ma fille est arrivée avec son bébé qui, à l’époque, souffrait de la paralysie faciale de Bell. Donc, lorsqu’il riait, il avait cette expression particulière. J’ai pensé que j’aurais plus de contrôle sur un enfant si c’était celui de ma propre fille, parce qu’il fallait le réveiller à trois heures du matin, qu’on l’a laissé dans un bateau à la dérive, et plein d’autres choses lui sont arrivées qu’aucune autre mère n’accepterait de voir arriver à son enfant. Étonnamment, les choses les plus susceptibles de l’effrayer, comme la pieuvre, il les a adorées. Il a pleuré lorsqu’il était avec Robin et adorait être avec Bluto, qui était ce type, Paul Smith. Il avait moins d’un an lorsqu’on a commencé, mais il a appris à marcher durant le tournage, donc nous avons dû lui attacher les pieds sous sa grenouillère ».

    Des critiques acerbes

    À sa sortie, Popeye se fit incendier par la critique – bien qu’il rencontra un succès honorable auprès du public en rapportant près de cinquante millions de dollars. « Il est arrivé en même temps que le deuxième Superman, dira Altman, et c’était un film basé sur un cartoon. Et personne avant cela n’avait encore vu ce que nous essayions de faire, transformer les acteurs en ces personnages créés par Segar. C’était probablement une idée stupide, mais le studio n’a pas perdu d’argent. C’est un super babysitteur maintenant. Lorsque les enfants atteignent l’âge de deux ans, leurs parents les mettent dans la pièce Popeye, mettent le film, et ils savent que ça les tiendra calmes durant deux heures. Avec les années, j’ai rencontré des enfants qui savent me réciter chaque dialogue du film ».

    Fier de son travail, le réalisateur aura judicieusement analysé la chose : « Lorsqu’il a finalement été dévoilé, Popeye s’est avéré tellement original que ni les médias du cinéma, ni les experts marketing ne savaient quoi en faire. Bien qu’il ressemble à un cartoon c’est, bien entendu, une adaptation avec des personnages en chair et en os ; et bien que les personnages ne soient pas réalistes, ils en ont l’air. Le film a la délicatesse d’un soufflé et une légèreté qui vient de la parfaite synthèse de tous les éléments, incluant un bébé gargouillant – Swee’pea – qui ferait fondre le cœur de n’importe quel mogul. Par-dessus tout, c’est une charmante histoire d’amour entre Popeye et Olive Oyl, magnifiquement incarnés par Robin Williams et Shelley Duvall ».

    En réalité, le public aussi bien que les critiques, seront allés voir Popeye en espérant retrouver l’esprit du célèbre cartoon des studios Fleischer. Ce qui n’aura jamais été dans les intentions de Jules Feiffer ou de Robert Altman, comme l’aura exprimé ce dernier : « J’étais familier avec la bande dessinée et les cartoons. Jules et moi voulions réellement travailler sur les premiers comics créés par Segar, plutôt que sur le cartoon à travers lequel le public connaissait Popeye. Nous avons donc commencé avec un certain niveau de réalisme, et plus il restait à Sweethaven, plus ça se transformait en un monde cartoonesque dans lequel il était piégé ».

    À sa décharge, Altman aura d’ailleurs annoncé la couleur, en faisant commencer son film par une séquence de dix-huit secondes mettant en scène le Popeye animé des studios Fleischer expliquant être dans « le mauvais film ». Le public et les critiques étaient donc prévenus d’entrée de jeu, bien que cette subtilité sembla leur avoir échappé…

    Paul Dooley – l’acteur incarnant le personnage de Gontran dans le film – aura expliqué que Popeye « n’est pas un film étrange mettant en scène des personnages étranges faisant des choses étranges, mais c’est essentiellement un chouette film avec les couleurs de Altman dedans ».

    Robin Williams lui-même aura dit que le film était « une gentille fable avec de la musique et beaucoup de cœur », suggérant que les critiques auraient pu être déçues à cause de leurs propres attentes. Tandis que, des années plus tard, il reviendra sur son expérience en affirmant : « Ce n’était pas si mauvais. Il y avait de merveilleux moments dans Popeye. Les moments ne font pas d’argent, mais nous avons fait de l’argent car j’ai reçu quelques chèques. Et si j’ai eu de l’argent, c’est qu’ils ont dû faire quelque chose. Ils ont dû faire beaucoup d’argent, parce qu’avant que les acteurs ne voient de l’argent, les producteurs en font beaucoup plus ».

    En réalité, malgré une froide réception à sa sortie et la mauvaise réputation qui en aura découlé, Popeye aura su trouver son public, comme l’aura exprimé Dave Itzkoff dans sa biographie consacrée à Robin Williams : « Derrière ses fanfaronnades et ses bagarres, Popeye était finalement un film tendre offrant un commencement à la romance avec Olive Oyl, une bande originale remplie de clins d’œil musicaux décalés à des rituels journaliers (comme la chanson “Tout est nourriture”), et des petits amis surdimensionnés (comme la chanson “Il est large”). Et il présentait son héros comme un existentialiste introspectif qui cherche juste une famille là où il peut la trouver ».

    Au-delà de ce commentaire philosophique, Popeye possède également un commentaire sociologique, tandis que dans le film, les habitants de Sweethaven seront soumis au joug d’un tyran invisible : « La seule chose que nous faisons dans Popeye, dira Robert Altman, c’est de montrer un microcosme de société oppressée. Toute la clef de Popeye, c’est la locution “I yam what I yam” [Je suis ce que je suis] inventée par Segar. Ces gens ne sont pas ce qu’ils sont. Ils sont ce que les gens leurs disent d’être. Ils n’ont jamais vu l’homme qui est leur dictateur. C’est comme ça que la plupart des gens sont dans les dictatures ou dans la plupart des sociétés – capitalistes, communistes ou quoi que ce soit. Nous nous comportons par peur de quelque chose qui ne se produira peut-être jamais. Et nous essayons tous d’être quelque chose d’autre ».

    Mais quelles que puissent être les qualités du film, les critiques acerbes finiront d’enterrer sa réputation, aussi bien qu’elles nuiront à la carrière de Robert Altman – qui espérait pourtant que, après plusieurs échecs financiers, Popeye l’aide à regagner la confiance des studios.

    Malgré le fait que le long-métrage ait rapporté six millions de dollars aux États-Unis lors de son week-end d’ouverture, et trente-deux millions durant les trente-deux premiers jours de son exploitation en salles, Altman ne parvint pas à regagner la confiance du système. Plusieurs de ses projets immédiats furent abandonnés, faute de financement, et le réalisateur dû vendre sa société de production, Lion’s Gate Films, en juillet 1981. Tandis que Paramount Pictures l’attaqua en justice pour avoir dépassé de neuf millions le budget initialement alloué à la production de Popeye.

    Si les années 1980 s’apparenteront à une traversée du désert pour le réalisateur, celui-ci offrira plus tard une remontée spectaculaire, en livrant les multirécompensés The Player (1992) – dans lequel il livre une image peu flatteuse d’Hollywood – et Short Cuts (1993) à l’aube de la décennie nouvelle. Comme une façon de prendre sa revanche sur le système.

    Quant à Popeye, le temps lui aura été clément, permettant au public de découvrir les solides qualités dont il dispose, autant que sa réelle originalité et son esthétique hors-du-temps !

    Bibliographie

    Livres

    Andy Dougan, Robin Williams, New York, Thunder Mouth Press, 1998.

    Emily Herbert, Robin Williams. When the Laughter Stops, 1951-2014, London, John Blake, 2014.

    Dave Itzkoff, Robin, New York, Sidgwick & Jackson, 2018.

    Robert Niemi, The Cinema of Robert Altman, Hollywood Maverick, London & New York, Wallflower Press, 2016.

    David Sterritt, Robert Altman Interviews, Jackson, University Press of Mississippi, 2000.

    David Thompson (Éd.), Altman on Altman, London, Faber and Faber, 2006.

    Articles

    American Film, “The Stormy Saga of Popeye or, how an unlikely crew guided a musical to port” dans American Film, Vol. 6, n°3, Décembre 1980.

    Vidéo

    Come Inside my Mind, Réal. Marina Zenovich, 2018.

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