Quand Orson Welles montait un film pornographique…

Enfant chéri d’Hollywood suite au succès de son Citizen Kane (1941), Orson Welles aura au cours de sa carrière livré des chefs d’œuvre intemporels comme La Splendeur des Amberson (1942), Le Criminel (1942), La Dame de Shanghai (1947), La Soif du mal (1958) et plusieurs adaptations mémorables de Shakespeare !

Pourtant, à partir des années 1960, le réalisateur peina peu à peu à trouver de quoi financer ses longs métrages. La faute à une façon de faire en avance sur son temps pour un réalisateur désormais en marge du système. Le Nouvel Hollywood n’avait en effet pas encore révolutionné les choses, tandis que Welles vivait dans l’ombre de son Citizen Kane.

Ainsi, celui-ci laisse au monde une dizaine de films inachevés dont une adaptation du Marchand de Venise de Shakespeare et une version de Don Quichotte dont nous avons déjà longuement parlé précédemment.

En 2018, plus de trente ans après la mort du réalisateur, Netflix sortait De l’autre côté du vent, l’une de ces œuvres inachevées qui aura su trouver vie grâce à la persévérance de Peter Bogdanovich et de Oja Kodar, l’ex-compagne de Welles.

Mais tandis que le célèbre réalisateur aura passé les dernières années de sa vie sur le projet, malgré certaines difficultés financières, ses équipes techniques ne furent pas toujours en mesure de s’investir pleinement sur ce long-métrage… C’est ainsi qu’Orson Welles aura collaboré au montage d’un film à caractère pornographique !

Gary Graver et Orson Welles

Pour réaliser De l’autre côté de vent, Orson Welles s’était entouré d’une équipe au sein de laquelle se trouvait le directeur de la photographie Gary Graver avec qui il avait déjà travaillé à plusieurs reprises. Les deux hommes avaient en effet collaboré sur de nombreux projets comme les documentaires Vérités et Mensonges (1973), Filming ‘The Trial’ (1981) et Filming ‘Othello’ (1978), ainsi que sur The Orson Welles Show (1979), Orson Welles’ Great Mysteries  (1973-1974), Orson Welles’ The Dreamers (1982) ou quelques épisodes de An Evening with Orson Welles (1972).

Orson Welles et Gary Graver

Cependant, si travailler avec Orson Welles relève de l’honneur, il faut parfois payer ses factures. Et Gary Graver trouvera rapidement un moyen de subsistance dans la réalisation de films de séries B. Ainsi, il collaborera en 1969 au film One Million AC/DC basé sur un scénario de Ed Wood, premier film sur un dinosaure bisexuel… ou encore à Dracula vs Frankenstein (1971). Sans compter des collaborations avec Ron Howard et le producteur Roger Corman, notamment sur le film Grand Theft Auto (1977).

Mais le plus simple était encore de se tourner vers des réalisations semi-pornographiques qui demandaient un minimum d’investissement tout en permettant à celui-ci de travailler pleinement sur d’autres projets plus sérieux comme De l’autre côté du vent. Graver réalisa ainsi plus d’une centaine de films pour adultes sous le pseudonyme de Robert McCallum – parfois aussi June Moon ou Aktov Telmig (c’est-à-dire Vodka Gimlet lu à l’envers).

Mais la production étendue sur sept ans de De l’autre côté du vent épuisa Graver qui fut hospitalisé à deux reprises, notamment en raison des exigences sans cesse repoussées d’Orson Welles.

3 A.M.

Tandis que le tournage de De l’autre côté du vent s’éternisait, Gary Graver/Robert McCallum accepta de réaliser un film pornographique intitulé 3 A.M. De façon amusante, le preneur de son Paul Hunt – également engagé auprès d’Orson Welles – participa lui aussi à cette production X sous le pseudonyme de H.P. Edwards.

L’histoire est en réalité connue depuis 1977, lorsque Joseph McBride la raconta dans son livre What Ever Happened to Orson Welles ? Désireux de reprendre le tournage de son propre film, Orson Welles proposa ses services à Gary Graver afin d’accélérer la post-production de 3 A.M. et permettre à ce dernier de toucher son cachet. Ce faisant, les deux hommes auraient pu se recentrer à nouveau sur De l’autre côté du vent.

C’est ainsi que le mythique réalisateur hérita du montage d’une séquence lesbienne de sept minutes, afin de récupérer son directeur de la photographie !

Peu familier à cet univers, Welles n’aura quasiment jamais intégré de scènes intimes dans ses productions, considérant que « l’extase… ne se communique pas par un couple de personnes, ou une seule personne, ou quelque combinaison humaine que ce soit, à moins qu’elle ne se produise réellement… L’extase est véritablement l’une des rares choses que l’on ne peut pas capturer sur pellicule ».

Mais quitte à collaborer au film, Orson Welles intégra à son montage tous les éléments caractéristiques de son style : caméras en plongée, contre-plongées, utilisations des reflets, changements de plans, etc. À tel point que cette séquence dénote du reste du film, dans la mesure où elle dispose d’une dynamique propre, voire d’une certaine chaleur. Là où le reste du film ne cherche pas à se démarquer des productions du même style, la scène de la douche montée par Orson Welles est presque contemplative.

Le magazine Vulture consacra un article à cette histoire en 2015, allant jusqu’à faire analyser la scène par le journaliste et réalisateur Bilge Ebiri. Voici ce que celui-ci en dira : « Il me semble que je devrais d’abord préciser ne pas être très familier avec la production pornographique des années 60 et 70, donc je peux difficilement dire en quoi ceci est différent des autres films datant de la même époque. Mais la scène se démarque de ce que j’ai vu du reste du film. Pour commencer, elle est plus longue que ce à quoi on pourrait s’attendre. Et les choix éditoriaux sont en réalité étonnamment créatifs – on se concentre essentiellement sur des détails ce qui, à la base, n’est pas le choix le plus “sexy” qui soit, mais c’est pourtant efficace. Par exemple, la fille qui suce son propre orteil durant son extase, ou les quelques regards furtifs que s’échangent les deux protagonistes – c’est même assez touchant. Les plans tournés en plongée sont géniaux, et réputés “Wellesiens”, mais en réalité, si vous tournez une scène lesbienne dans une douche, et que les deux personnages finissent sur le sol, les chances sont fortes pour que vous ayez l’une ou l’autre plongée. C’est assez fonctionnel. Puis en réalité, Welles n’a pas réalisé ce film – c’est l’œuvre de Gary Graver ».

Il ajoute : « Quant à la comparaison avec le reste de l’œuvre “wellesienne”…  Le montage de Welles dans les années 60 et 70 était relativement frénétique, et cette scène est finalement moins frénétique que ce à quoi l’on pourrait s’attendre. Mais cela dit, quelle serait l’utilité de se livrer à l’expérimentation dans un film pornographique qui ne porte même pas son nom ? C’est étrange. La scène de sexe de De l’autre côté du vent – en tous cas celle figurant dans les séquences qui sont parvenues jusqu’à nous – est censée être rapide et sauvage et expérimentale et dingue. Mais c’est également censé être un film dans un film, et il se moque consciemment de la chose. Le sexe n’est pas quelque chose que l’on voit beaucoup chez Welles – en partie parce qu’il faisait des films à l’ère des Grands Studios et que, bien qu’il se soit retrouvé hors de ce système à un certain moment, il devait probablement se plier aux règles en vigueur à l’époque. Mais je pense que la chose qui est probablement la plus “Wellesienne” dans cette scène, c’est que c’est une scène intéressante. Elle est presque touchante. Il a fait un bon travail. »

Vulture ira jusqu’à dire que 3 A.M. est un film excessivement bien fait, allant jusqu’à comparer son esthétique au John McCabe de Robert Altman ! Gary Graver sera quant à lui introduit au AVN Hall of Fame visant à honorer les personnalités de l’industrie pornographique…

Cette séquence intervenant à la vingt-neuvième minute de 3 A.M. permettra à Orson Welles de récupérer son directeur de la photographie pour achever De l’autre côté du vent. Il faudra cependant encore attendre plus de quarante ans avant que le film ne puisse voir le jour. En attendant, trente-cinq ans après son décès, Orson Welles n’a pas fini de nous surprendre !

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Alexandre Alvarez
A propos Alexandre Alvarez 179 Articles
Journaliste du Suricate Magazine