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    Presque Punk, la révolte façon P.R2B


    Avec son deuxième album Presque Punk, P.R2B, de son vrai nom Pauline Rambeau de Baralon, revient avec un album intriguant. Elle revendique l’esprit punk tout en restant ancrée dans une pop produite et dans le confort d’être suivi par un label installé comme Wagram Music. Avec ses injonctions à ne plus travailler, critique du monde contemporain et hymnes dansants, on a voulu comprendre c’est quoi être “presque” punk aujourd’hui et jusqu’où peut-on vraiment critiquer le système quand on en fait partie ? 

    Peux-tu me replonger dans l’état d’esprit dans lequel tu te trouvais au moment où tu as commencé à écrire l’album ? Quelles étaient tes intentions et tes inspirations à ce moment-là ? 

    Une de mes intuitions de départ, c’était une mise en action de moi-même. Je sortais d’une période de tournée, il y avait eu le Covid, et j’avais la sensation que dans ma vie concrète, rien n’avait vraiment bougé. Je chantais des chansons en disant que Paris c’était de la merde, mais je vivais toujours dans le même appartement à Paris. Il y avait quelque chose d’incohérent là-dedans. Mon album commence vraiment quand je quitte mon appartement. C’est comme ça que je me suis retrouvée dans la maison que j’habite actuellement, dans les Cévennes. J’y suis allée quatre jours au départ, et là j’ai eu la sensation que me mettre au milieu de la nature, perchée au-dessus de la montagne, ancrait quelque chose en moi physiquement. Je pense qu’on est une génération qui se pose beaucoup de questions. J’ai l’impression d’être de la première génération à savoir que le monde allait vraiment avoir une fin. On sait qu’on va crever, et pas seulement pour des raisons naturelles. C’est difficile à gérer au quotidien. Mon point de départ, c’était ce sac de nœuds-là.

    Est-ce qu’il a été difficile à écrire ?

    Il a été hyper agréable à écrire. J’ai ressenti de la joie dans sa création. Je me suis quasi pas posé la question de savoir si ce que je faisais était bien ou pas. Et dans les Cévennes, j’avais beaucoup d’amis qui vivaient avec moi, donc je faisais écouter mes chansons très tôt. Quand je suis arrivée en studio et qu’un label m’a rejointe, les chansons n’étaient déjà plus vraiment à moi et ça, a procuré un vrai sentiment de liberté.

    Qu’est-ce qui se cache derrière le titre de l’album?

    Ces deux mots sont venus avant même que j’écrive une première chanson. J’étais à Marseille, j’allais à la médiathèque, je lisais tout ce qui me tombait sous la main. Je suis retombée sur des livres sur le punk. J’avais aussi eu une formation de théâtre où on avait travaillé sur l’Angleterre sous Thatcher et les auteurs de cette époque, les policiers à cheval qui tabassent les gens, les corps qui s’explosent contre les murs. Et je me disais : le système de Thatcher, il est toujours là. Ce n’est pas un vieux monde, c’est notre quotidien. En même temps, je ne suis ni dans une esthétique punk ni dans une économie punk, je suis toujours éditée chez Sony. Mais il y avait quelque chose dans l’identité punk qui me faisait sens : l’idée de faire déborder quelque chose, de corrompre un système plus que corrompu.

    L’album se veut punk, parle d’angoisse contemporaine et de normes sociales, mais il reste très beau, très produit, presque très pop. Est-ce que la colère ou l’angoisse devaient forcément passer par la pop ? Pourquoi ne pas être allée jusqu’au bout avec quelque chose de plus rock, de plus rugueux ? 

    C’est marrant parce que pour la majorité de la presse française, cet album est déjà beaucoup plus rugueux que le premier. Pour ce deuxième album, il y avait à la fois l’envie de travailler sur des textures pas forcément agréables comme des sons d’ampli, des buzz, et en même temps l’idée de rester dans un endroit de chanson, avec une identité pop française. Au moment où j’ai fini d’écrire mes chansons, j’ai rencontré Lucie Antunes et on a décidé de faire le disque de Draga, autour de Monique Wittig, avec Anna Mouglalis, Théodora et Narumi. Et là c’est hyper rock, vraiment radical. On a enregistré ça en une semaine. Ce geste-là me rendait tellement heureuse que j’ai senti que, pour mon chemin en tant que PR2B, je pouvais me permettre de rester dans la pop  et que c’était même plus intéressant de le faire comme ça. Sur scène, en revanche, c’est beaucoup plus rugueux. 

    Justement, tu as un concert au Botanique le 27 mars à Bruxelles. Quels sont les titres de l’album sur lesquels tu sens que quelque chose va forcément se passer avec le public ? Et comment as-tu pensé la scénographie ?

    J’ai beaucoup pensé cet album dans son rapport à la scène et à la performance. Il a un côté presque comédie musicale avec des personnages, des rôles, des ouvertures. Il y a des tableaux de lumière très précis, des moments où je fais un talk au public. Et sans trop spoiler, il y a par exemple une photocopieuse sur scène. J’aime l’idée d’aller sortir du cadre habituel du plateau de musique, ne pas avoir que des instruments classiques. Il y a aussi une chanson pivot qui n’est pas la plus pop de l’album, mais qui fait basculer le live vers autre chose juste après. 

    Dans cet album, tu mets en scène l’absurdité du travail contemporain dans l’album, et même sur scène. Mais en tant qu’artiste, n’es-tu pas un peu extérieure à cette aliénation que tu décris ?
    D’un côté, totalement, je n’ai pas du tout la vie de bureau dont parlent mes amis, ces postes qui se ressemblent tous sans vraiment savoir ce qu’on fait. J’ai la chance de ne pas être touchée par ça. Mais le bureau m’intéressait justement parce qu’il rassemble plusieurs couches. Il y a l’uniformisation, l’open space, le copier-coller de soi-même. Et il y a les machines comme extension de nous-mêmes, derrière lesquelles on peut se cacher ou au contraire être des bêtes de somme. En tant qu’artiste aujourd’hui, la question de l’aliénation se pose aussi via un mode de représentation via les réseaux sociaux. L’artiste doit sans cesse se re-représenter lui-même dans un système qui tend toujours plus vers le capitalisme. Je vois des liens entre la normativité du monde du travail et la normativité qui arrive dans l’art. 

    Tu parles de bullshit jobs dans l’album. Est-ce que l’industrie musicale produit aussi ses propres formes de bullshit jobs ?
    Je pense que oui, clairement. On est dans une époque de paradoxe : les artistes ne se sont jamais autant gérés tout seuls :  on crée nos contenus, on pitch nous-mêmes nos projets, on fait parfois nos propres interviews filmées et en même temps, il n’y a jamais eu autant de conseillers et d’intermédiaires en tout genre. Ça crée une situation où certains artistes se demandent sincèrement ce que font les 45 personnes autour d’eux. Et pour ces gens-là aussi, ça doit être difficile de trouver du sens dans leur travail quand ils gèrent juste l’Instagram de quelqu’un. Cette exubérance du capitalisme dans la musique a créé des bullshit jobs, c’est extrêmement clair. 

    Dans un article pour Têtu, tu dis que ton lesbianisme infuse tout l’album. Peux-tu développer ça ?

    Mon lesbianisme a évolué. Dans mon premier album ou dans une première partie de ma vie, c’était une identité personnelle que j’essayais de faire reconnaître : “je suis lesbienne, acceptez-moi, j’ai le droit de vivre ça”. Mais au fur et à mesure de mes lectures, notamment en faisant le projet Draga autour de Monique Wittig, j’ai compris que le lesbianisme, c’est évidemment une identité personnelle, mais c’est aussi une identité politique, une manière de penser et d’entrevoir le monde. Ce n’est plus une question de se référer à un système dominant pour savoir si on a le droit d’en faire partie. Ce deuxième disque, c’est moins la petite Pauline lesbienne qui demande sa place, c’est un lesbianisme qui n’a plus besoin d’être validé de l’extérieur. J’ai retrouvé une vraie force dans une société qui reste hyper violente vis-à-vis des questions lesbiennes et queer. 

    Donc les lesbiennes, elles sont presque punk, si on revient au titre de l’album ?

    Ah bah grave, elles sont même plus que presque. En tout cas, je pense que les lesbiennes détiennent une vérité, oui.

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