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    Pour une poignée de dollars : quand le western italien a gagné ses lettres de noblesse

    Il y a 60 ans, lors de la première semaine de mars 1966, sort Pour une poignée de dollars de Sergio Leone. Ce petit film qui a révélé un monument du cinéma et commencé l’âge d’or du western à l’italienne.

    Mais avant que la légende ne naisse, il a fallu un début. Les années 60 pour le cinéma italien, c’est l’âge d’or. A la Cinecittà, le grand studio romain qui est à son apogée, les Américains viennent régulièrement y tourner leurs films, y voyant une meilleure rentabilité au vu des coûts sur place. Les grands réalisateurs, tel Federico Fellini, sont à leur apogée. Au même moment, certains genres cinématographiques sont exploités directement par les équipes italiennes. Quelques westerns, genre pourtant typiquement américain, sont alors produits. Les techniciens et comédiens italiens, pour pouvoir faire illusion sur le marché américain, prennent des pseudos à consonance anglo-saxonne. 

    Steve Reeves et Christine Kaufmann dans Les derniers jours de Pompéi de Sergio Leone

    C’est à ce moment qu’apparaît un certain Bob Robertson, un jeune réalisateur italien qui a choisi ce pseudo en hommage à son père, lui-même réalisateur, qui avait en son temps pris le pseudo de Roberto Roberti. Ce trentenaire a déjà écumé les plateaux en tant qu’assistant réalisateur, malgré son anglais déplorable, sur des productions américaines réalisées par Robert Wise ou William Wyler sur Ben-Hur. En 1959, il se retrouve catapulté à la tête du péplum Les Derniers jours de Pompéi et enchaîne sur un film du même type : Le Colosse de Rhodes. Et oui, comme vous l’avez deviné, il s’agit bien de Sergio Leone. 

    Yojimbo d’Akira Kurosawa

    En 1964, Les Cheyennes de John Ford et La charge de la huitième brigade de Raoul Walsh sont les derniers westerns des deux légendes. Le genre est en déclin aux USA alors que les Italiens commencent à en faire pour inonder le marché de série B. C’est l’année où Sergio Leone s’intéresse à ce genre et se retrouve sur un projet, Le magnifique étranger dont le scénario est inspiré d’un film japonais sorti en 1961 : Yojimbo (ou Le garde du corps) d’Akira Kurosawa. Interrogé plus tard sur le fait que cela ressemblait plus à un plagiat qu’une inspiration, Leone déclara que de toute façon, cette histoire était inspirée de la pièce du 18ème siècle de Carlo Goldoni, Arlequin serviteur de deux maîtres et qu’il n’avait aucun complexe, en tant qu’italien, de reprendre cette histoire. Mais le réalisateur fait preuve de beaucoup de mauvaise foi car il s’agit vraiment d’un plagiat et Kurosawa récupérera d’ailleurs, quelques années plus tard, les droits d’exploitation du film sur le territoire japonais.

    Henri Fonda et Charles Bronson dans Il était une fois dans l’Ouest

    Après l’histoire, il faut aussi trouver qui va jouer dedans. Et quoi de mieux que de prendre un acteur américain pour jouer le héros, l’homme sans nom, qui est au centre du film ? Si au départ, Sergio Leone voulait absolument Henry Fonda, on lui rappelle gentiment que la société de production n’a pas du tout les moyens d’engager une vedette hollywoodienne. Il le propose alors à Charles Bronson qui commence à être connu après avoir joué dans le western, lui aussi copié d’un autre film de Kurosawa, Les 7 mercenaires et avoir fait partie du casting géant de La Grande évasion. Mais l’acteur trouve le scénario mauvais et coûte finalement aussi trop cher. Mais le réalisateur ne leur en a pas tenu rigueur car il les engagera dans un autre western, sorti en 1968 après le succès de sa trilogie : Il était une fois dans l’Ouest

    Clint Eastwood dans Rawhide

    Sont alors ensuite envisagés plusieurs acteurs plus ou moins connus déjà apparus dans des westerns : Henry Silva, Rory Calhoun, Tony Russel, Steve Reeves (que Leone connaissait pour l’avoir fait tourné dans Les Derniers jours de Pompéi), Ty Hardin (qu’on retrouvera d’ailleurs dans La Bataille des Ardennes, film dont on a parlé en janvier) ou encore James Coburn, qui lui aussi s’avèrera trop cher. Sergio Leone se tourne alors vers Richard Harrison, un acteur américain habitué des westerns qui s’est expatrié en Italie et qui a déjà joué dans un autre western italien : Règlement de comptes à Red Sands qui n’a que pour fait d’arme intéressant d’être le premier western pour lequel Ennio Morricone a fait la bande originale. L’acteur, peu convaincu par l’expérience, préfère refuser le rôle. On lui demande alors son avis sur plusieurs acteurs américains peu connus et il conseille sur un coup de tête, le jeune Clint Eastwood qui joue le gentil second rôle de la série Rawhide et pour lequel il commence à avoir une petite popularité. Selon Harrison, il devrait faire un cowboy convaincant et il sait monter à cheval ! De son côté, Eastwood voit l’opportunité de faire autre chose que Rawhide, où il en a marre de jouer le gentil garçon conventionnel, et pour cela il est bien obligé d’aller ailleurs car son contrat l’empêche de tourner autre chose sur le sol américain. De plus, il est attiré par cette histoire différente de ce qu’il se fait, d’être cette fois un anti-héros et surtout, il a lui-même eu l’idée d’adapter Yojimbo en western quelques années plus tôt. 

    Sergio Leone et Clint Eastwood

    L’acteur principal étant trouvé, le film peut débuter avec une coproduction allemande et espagnole (le tournage se passe d’ailleurs du côté d’Almeria, en Espagne). Ce qui, on s’en doute, va faire du tournage un joyeux bordel. De plus, on se rappelle que Sergio Leone ne parle pas bien anglais (ce qui ne s’améliorera jamais vraiment d’ailleurs, il utilisera souvent des interprètes – par contre il parle très bien français !) et la communication avec son acteur passe surtout par des gestes et des instructions visuelles. Heureusement, Clint peut compter tout de même sur l’acteur et cascadeur Benito Stefanelli pour jouer les interprètes auprès des Italiens de l’équipe. A l’époque, on ne garde généralement pas la voix des acteurs et actrices originaux et on les double par des comédiens italiens. On ne retrouvera d’ailleurs la voix de Clint Eastwood que lors de la sortie américaine. Avant, il a fallu composer avec l’interprétation sinistre d’Enrico Maria Salerno, bien loin du jeu assuré et teinté d’humour noir d’Eastwood. 

    Pour une poignée de dollars

    Au vu du budget, plutôt faible, du film, beaucoup de libertés sont laissées à Eastwood qui a un rôle déterminant dans le style visuel de son personnage. Il récupère un chapeau dans un magasin de déguisements de Santa Monica, achète de vieux cigares dans une boutique de Beverly Hills (d’ailleurs l’acteur ne fume pas et il dira plus tard sur le goût désagréable lui permettait d’être dans l’état d’esprit idéal pour le personnage), trouve un jean noir dans un magasin d’Hollywood Boulevard et apporte avec lui en Italie quelques accessoires de la série Rawhide : un colt, une ceinture à pistolet et des bottes à éperons. Le fameux poncho fut par contre trouvé par le costumier du film, Carlo Somi, directement en Espagne. On peut aussi préciser que le fameux regard aux yeux plissés de Clint Eastwood et qui deviendra la marque de fabrique du personnage est dû à l’origine à la lumière du soleil très forte et à l’éblouissement des projecteurs sur le plateau de tournage.

    Ennio Morricone

    Une autre personne importante s’est aussi ajoutée au casting et dont on a parlé un peu plus haut : Ennio Morricone. Le compositeur a démarré sa carrière au début des années 60 et se retrouve un peu par hasard sur le projet où il retrouve Sergio Leone, un ancien camarade de classe qu’il avait perdu de vue ! Mais cette fois, plus question de reperdre des années sans se voir, une collaboration mythique est sur le point de commencer et un des plus grands compositeurs du cinéma naît aussi à ce moment-là ! 

    Le film tourné, Sergio Leone ne trouve plus son titre, Le magnifique étranger, à son goût et quelques jours avant le début de la préparation de la sortie, il décide de totalement le changer et nait alors le premier titre emblématique d’une trilogie : Pour une poignée de dollars.

    Il faut maintenant l’exploiter mais la production doit faire face au manque d’enthousiasme des grands distributeurs et se retrouve à finalement sortir de manière plutôt conventionnelle en Italie en septembre 1964. Mais malgré quelques critiques négatives de la presse italienne, le bouche-à-oreille fonctionne et le public se déplace en masse pour ce western qui ne ressemble à rien d’autre, battant même des records de recettes. Il dépasse alors les frontières et sort en 1966 en France où il fait quand même plus de 4 millions d’entrées malgré à nouveau une presse plutôt défavorable. La sortie américaine prendra encore plus de temps suite à des peurs de poursuites juridiques de la part de Kurosawa qui se contenta finalement des droits d’exploitation au Japon. 

    Le Bon, la Brute et le Truand

    Le film sort alors en 1967 aux USA et au Canada, avec cette fois la véritable voix de Clint Eastwood. Le film sort en même temps que ses deux suites, Et pour quelques dollars de plus et Le Bon, la Brute et le Truand, tournés coup sur coup avec beaucoup plus de moyens suite au succès du premier volet. Le succès est instantané et grâce à ces suites, Pour une poignée de dollars et réévalué par les critiques du monde entier, qui se rendent compte qu’ils sont passés à côté d’un phénomène qui a donné ses lettres de noblesses au western à l’italienne, injustement appelé western-spaghetti pour sa médiocrité mais qui a finalement relancé le genre. 

    Pendez-les haut et court

    De son côté, Clint Eastwood est devenu une star en Italie mais peine à se faire remarquer dans son pays ! Le succès a surtout été européen et il ne devra qu’à lui-même, le lancement de sa carrière aux USA. C’est par sa société, Malpaso Productions, qu’il a créée avec ce qu’il a gagné sur la Trilogie du dollar, que tout démarre. Il met en œuvre un autre western, en coproduction avec United Artists, Pendez-les haut et court qui sera une grosse réussite au box-office américain. Sa carrière légendaire était lancée cette fois, dans le monde entier !

    Il était une fois dans l’Ouest

    Le film est réalisé par un ami d’Eastwood, Ted Post mais il avait été d’abord proposé à Sergio Leone qui a dû décliner car il avait déjà commencé le tournage d’un autre western, Il était une fois dans l’Ouest qui inaugurera une nouvelle trilogie, la Trilogie du temps dont chaque film sera tourné dans une décennie différente : Il était une fois la révolution en 1971 et Il était une fois en Amérique en 1984. Si le réalisateur produit quelques films pour les autres entre ces trois films, il ne réalisera plus que ces trois films mythiques avant de décéder d’une crise cardiaque en 1989. Ennio Morricone, le compositeur attitré de ces six films, enchaîna de son côté, les projets dans le monde entier et devint un des compositeurs les plus prolifiques et les plus demandés de l’histoire du cinéma. 

    Clint Eastwood, Eli Wallach et Lee Van Cleef

    La seule ombre au tableau de cette légende, c’est l’absence de Clint Eastwood au début de Il était une fois dans l’Ouest. L’acteur est, au départ, pressenti, en compagnie de la Brute et du Truand du film éponyme, Lee Van Cleef et Eli Wallach, pour introduire le nouveau film et lier les deux trilogies entre elles. Mais le peu de temps à l’écran et le fait de devoir mourir dès le début d’un film, a refroidi l’acteur soucieux d’entretenir son image professionnelle alors que le succès peinait encore à arriver aux Etats-Unis pour l’acteur.

    Finalement, il reste tout de même une trilogie exceptionnelle avec un réalisateur, un acteur et un compositeur mythiques. Et si ce premier volet, ainsi que le second, sont souvent éclipsés par Le Bon, la Brute et le Truand, il est intéressant de revoir Pour une poignée de dollars pour voir où tout a commencé et pour son cynisme jamais vu dans un western de l’époque.

    Loïc Smars
    Loïc Smarshttp://www.lesuricate.org
    Fondateur, rédacteur en chef et responsable scènes du Suricate Magazine

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