Titre : Portraits nomades
Auteur.ice.s : Marc Pichelin et Troubs
Edition : Ouïe/dire
Date de parution : Août 2025
Genre du livre : Documentaire
Né d’une immersion de quatre années dans un centre d’hébergement d’urgence, Portraits nomades, écrit par Marc Pichelin et illustré par Troubs, est un livre qui nous plonge au cœur de vies cabossées. Littérature et dessin s’y associent pour donner voix et visage à ceux que l’on ne regarde pas. Ce livre est une plongée dans le quotidien de l’exil, de la pauvreté et de la survie, où chaque regard croisé devient une histoire.
Tout commence en 2018. Marc Pichelin et Troubs découvrent alors un centre d’hébergement d’urgence baptisé « Les Chalets ». Ce sera le début d’une relation au long cours. Les deux auteurs y retournent régulièrement. Pichelin s’assoit, écoute, laisse venir les récits. Troubs sort son carnet et saisit des visages, des postures, parfois un simple éclat d’œil. Ce double travail : recueillir les voix et dessiner les regards, devient la matière première d’un livre qui prend lentement forme, au fil d’une immersion au temps long, au rythme de la vie du centre.
En 2020, l’histoire prend un nouveau tournant. Le centre déménage et se transforme. Désormais tenu par l’association La Halte 24, il se renomme « L’Hestia », en référence à la déesse grecque du foyer. Avec ses soixante-deux places disponibles, ouvertes jour et nuit, sans interruption, le centre devient un espace vital pour ceux qui n’ont plus rien. Les travailleurs sociaux y mènent un combat quotidien, discret mais acharné, pour accueillir, accompagner, parfois simplement offrir une écoute. Pichelin et Troubs, eux, continuent de s’y rendre, poursuivant le dialogue avec les résidents, comme avec l’équipe. Quatre années d’immersion, de partages, de silences aussi, qui donnent naissance à Portraits nomades.
Un livre d’humanité brute
Le résultat est un ouvrage à la couverture bleu pâle, qui frappe par sa sincérité et sa justesse. Ici, la littérature s’accroche au réel sans le lisser. Les dialogues sont rapportés tels quels, dans leur brutalité parfois, mais aussi dans leur poésie inattendue. Le dessin, lui, ajoute une autre couche d’émotion : les traits de Troubs saisissent les visages, les lieux, les instants et restituent une intensité et une présence qui dépasse les mots. Ensemble, texte et image composent une mosaïque d’histoires où chaque fragment compte et bouleverse.
Les portraits rassemblés sont ceux d’hommes et de femmes aux trajectoires multiples. Migrants en attente d’asile, ex-détenus qui cherchent à se reconstruire, jeunes à la rue, malades chroniques, familles en rupture : autant de parcours marqués par la fragilité mais aussi par une force de vie. Chaque témoignage devient une résistance contre l’effacement. Ce que l’on appelle « précarité » prend ici un visage, une voix, une histoire. Le livre casse les clichés : la pauvreté n’a pas une forme unique, elle se décline en une multitude de réalités, toutes singulières.
Portraits nomades nous rappelle aussi l’ampleur de la crise sociale en France. Chaque nuit, près de 200 000 personnes sont hébergées dans environ 3 100 structures. Des chiffres immenses, souvent relayés dans l’actualité, mais qui glissent sur nous comme des abstractions. Le mérite du livre est précisément de leur redonner chair, de montrer ce qui se cache derrière : des visages, des voix, des regards, des vies qui basculent. Dans ses pages, les oubliés trouvent un espace pour se raconter, parfois dans la douleur, parfois dans l’humour, toujours dans la vérité de leur expérience.
Ce livre est aussi un geste. Un geste d’attention, de mémoire, mais aussi de résistance contre l’indifférence. En donnant la parole aux invisibles, Marc Pichelin et Troubs offrent un outil de transmission et, d’une certaine manière, une forme de dignité à ceux qui vivent dans l’urgence. Leur travail ne cherche pas à embellir ni à apitoyer : il montre, simplement, et c’est cette sobriété qui bouleverse.
À travers Portraits nomades, le lecteur n’est pas seulement spectateur, il devient témoin. Et il ressort de cette lecture avec une certitude : derrière chaque chiffre, il y a une histoire, derrière chaque statistique, un visage. C’est là toute la force de ce livre nécessaire, qui nous apprend à voir autrement ceux que l’on croise chaque jour sans vraiment les regarder.
