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    Portrait de Rita : un uppercut venu du réel

    Celleux qui ont eu la chance d’assister au Portrait de Rita au TN savent. Le texte de Laurène Marx est cinglant, comme à son habitude. Ici, la parole tranche, nette, portée par une interprétation d’une force rare de Bwanga Pilipili. L’histoire, c’est celle de Rita Nkat Bayang, et de la rencontre de ces trois femmes autour des questions d’exclusion, de précarité et de violences. On assiste à une pièce frontale, lucide, entre histoire intime et violence structurelle.

    Il faut revenir à l’histoire de départ. Tout commence par un fait difficile à croire quand on appartient au public bobo-gaucho, mais qui pourtant fait fureur en milieu rural et finalement partout ailleurs aussi, tout le temps. Celles des violences policières qui s’exerce sur un enfant. Au centre du plateau : Rita. Une femme qui a connu les viols, les humiliations. Elle, qui ne veut pas quitter le Cameroun, se retrouve pourtant manipulée par cet homme belge, Christian, qui lui promet une autre vie, et qui n’a que les mots pour la séduire. Une fois qu’il aura obtenu ce qu’il voulait — l’avoir à ses côtés en Belgique pour s’occuper de la maison et de sa vieille mère, dont les injures racistes ne flanchent pas même sur son lit de mort — il la plonge dans un quotidien d’isolement, de coups, de violences sexuelles. Rita tient bon, reste digne, mais n’en finit pas de souper du racisme systémique, ici implanté dans la campagne carolo. 

    Pour cette première à Bruxelles, la rudesse du propos est glaçante. Mais c’est ainsi que le « stand-up triste » estampillé Laurène Marx et porté par la brillante comédienne Bwanga Pilipili transmet l’histoire de Rita. L’histoire de son enfant aussi, plaqué au sol par un policier. Quand Rita arrive, Mathis est genoux sur le torse, étouffé. Elle est empêchée de le rejoindre. Il aurait fait « une bêtise ». Le racisme de ces figures d’autorité — l’escadron de police, la directrice de l’école, toustes blanc·he·s, bien entendu — est ainsi dépeint. La scène nous apparaît avec clairvoyance. Un enfant qui, à force d’engranger les moqueries et les actes racistes à son encontre, a réagi une fois, rien qu’une. Traité comme un criminel, c’est à ce moment précis que l’histoire commence et qu’elle se finit.

    Entre cette scène inaugurale et son écho final se déploie la vie de Rita : une existence traversée par la violence, mais jamais écrasée par elle. Rita, indépendante et déterminée, se retrouve prisonnière de la cruauté d’un système colonial profondément ancré dans les mœurs. À partir des entretiens de Rita Nkat Bayang réalisés par Laurène Marx et Bwanga Pilipili, le récit s’attache à décrire les faits. Ici, l’exposition méthodique est le procédé pour parler de la violence. De la violence étatique, de la violence qui plaque un enfant de 8 ans au sol parce qu’il est noir et qui enferme une femme camerounaise dans les entrailles de l’Occident. 

    N’en déplaise aux bien-pensant·e·s, cette langue-là tranche dans le vif du sujet, sans concession et sans pitié, évitant les écueils du misérabilisme à chaque occasion et donnant à entendre, dans toute sa splendeur, le parcours d’une résiliente de plus dans ce monde de brutalité et de stigmatisation. On appréciera la subtilité de la création lumière, venant rythmer ce monologue de 90 minutes, accompagné par les chansons douces, réconfortantes et tout autant remplies de la douleur de Nina Simone ou encore Ella Fitzgerald. Par alternance, des moments de musique signés Maïa Blondeau nous permettent de plonger un peu plus encore dans la dramaturgie.

    Ce qui se produit ici, c’est la possibilité d’entendre ce que les personnes qui vivent et reçoivent constamment cette violence ne montrent pas. Ce récit-là, c’est celui de Rita, et il est hyper précieux. Par un jeu subtil d’adresses — un coup Rita est « elle », un coup Rita est « je » — la distance se crée et rend encore plus tranchant le propos. Pourtant on partage ce moment d’humanité, avec cette claque qu’on aime prendre quand on a le privilège d’aller écouter ces histoires sur un siège de théâtre, pour verser une larme dans une salle sombre ou rire aux vannes glissées ici et là comme des balises pour ne pas sombrer. Rita ne pleure pas. Rita, elle reste debout et elle a même la force de ne pas en vouloir et de continuer à avancer. Portrait de Rita : 1. Le racisme systémique : zéro.

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    Texte Laurène Marx à partir d’entretiens avec Rita Nkat BayangMise en scène Laurène MarxAvec Bwanga PilipiliDu 3 mars au 21 mars 2026Au Théâtre National Celleux qui ont eu la chance d’assister au Portrait de Rita au TN savent. Le texte de Laurène Marx est cinglant, comme...Portrait de Rita : un uppercut venu du réel