Chef-d’œuvre de dentelle bruxelloise datant du XIXᵉ siècle, une pièce exceptionnelle au point de gaze rejoint temporairement la Chambre des dentelles du Musée Mode & Dentelle. Acquise par la Fondation Roi Baudouin, cette œuvre d’une rare virtuosité technique dévoile un pan méconnu du patrimoine textile de Bruxelles. Entre enquête historique, prouesse artisanale et enjeux de transmission, cette présentation invite à redécouvrir un savoir-faire qui fit rayonner la capitale pendant plus de trois siècles.
L’arrivée au Musée Mode & Dentelle d’une pièce exceptionnelle de dentelle au point de gaze marque l’un des temps forts culturels de cette fin d’année à Bruxelles. Datant de la seconde moitié du XIXᵉ siècle, l’œuvre – un carré d’environ deux mètres sur deux – se distingue par une finesse d’exécution rarement atteinte dans l’histoire de la dentelle bruxelloise. Entièrement réalisée à la main, elle illustre la virtuosité des dentellières de l’époque, dont le savoir-faire fit la réputation internationale de la capitale du XVIIᵉ au début du XXᵉ siècle.
Cette pièce rare n’aurait sans doute pas rejoint les collections bruxelloises sans une opération menée dans l’urgence. Caroline Esgain, Conservatrice responsable du musée, raconte : « Nous l’avions repérée en vente publique. Son prix estimé était déjà conséquent et nous savions que les enchères grimperaient très vite pour une pièce de cette qualité. Pour éviter d’entamer une part trop importante de notre budget d’acquisition, nous avons sollicité la Fondation Roi Baudouin, qui a finalement pu procéder à l’achat. »
Acquise via le Fonds Marie-Jeanne Dauchy, la dentelle est désormais confiée en dépôt au Musée Mode & Dentelle.
Une œuvre spectaculaire : précision, motifs et mystères
Présentée dans une vitrine sombre qui la met en valeur comme un éclat de lumière, la pièce frappe d’abord par son ampleur : « Une dentelle entièrement réalisée à l’aiguille, au point de gaze, de deux mètres de côté… c’est tout à fait extraordinaire », souligne la conservatrice. Le fond, comparable à un tulle d’une extrême finesse, sert d’écrin à une profusion de motifs végétaux : feuilles de marronnier, fleurs d’hortensia, renoncules.
La structure centrale, symétrique et presque hypnotique, évoque une rosace délicate d’où rayonnent des couronnes de fleurs et de volutes. Les pétales ajourés, les tiges minutieuses et les grappes florales composent une véritable sculpture textile.
L’usage d’un terme surprenant lors de la vente interpelle encore les experts : « Elle était présentée comme une cape. Or, au XIXᵉ siècle, une cape carrée n’existe pas. » L’origine exacte de la pièce demeure inconnue. Deux hypothèses se dessinent : un vaste voile de mariée, ou une œuvre de maîtrise destinée aux Expositions universelles. « Nous devons encore retourner aux sources d’époque pour en avoir la certitude », précise la conservatrice.

Le point de gaze : héritage d’un savoir-faire européen
L’histoire du point de gaze remonte aux origines de la dentelle européenne : Venise et les Flandres entre 1500 et 1550. Bruxelles devient rapidement un carrefour essentiel où aiguille et fuseau coexistent. « La pièce présentée est entièrement réalisée à l’aiguille, selon la technique du point de gaze, qui fait partie des quatre grandes techniques utilisées à Bruxelles au XIXᵉ siècle », rappelle Caroline Esgain.
Avec cette acquisition, la Chambre des dentelles se voit enrichie d’un chef-d’œuvre d’une rareté exceptionnelle. Cet espace semi-obscur offre des conditions optimales pour exposer des textiles fragiles. « Cet espace permet d’expliquer les origines de la dentelle et de montrer l’excellence du savoir-faire bruxellois de la seconde moitié du XIXᵉ siècle », explique la responsable. Une autre pièce quasi jumelle, conservée au Victoria and Albert Museum de Londres, alimente d’ailleurs les recherches comparatives.
Transmettre la dentelle aujourd’hui : entre ateliers et découvertes
Quant au temps de travail nécessaire, il demeure vertigineux : « Une dentelière aguerrie réalise environ 1 cm² par heure… et la pièce mesure quatre mètres carrés. » Plusieurs dizaines de femmes ont donc probablement collaboré à sa réalisation, avant un assemblage complexe. Des semaines, des mois, peut-être davantage.
Si la dentelle bruxelloise ne se fabrique plus industriellement depuis la Première Guerre mondiale, l’intérêt pour la technique, lui, renaît. Le musée accueille des ateliers bimensuels, tandis que les dentellières contemporaines explorent de nouveaux formats : bijoux, cadres, installations artistiques. « La dentelle fonctionne aujourd’hui comme la peinture : la technique demeure, mais on ne travaille plus comme au XVIIᵉ siècle », observe Caroline Esgain.
Transmettre cet héritage aux jeunes générations reste un défi. L’ouverture de la Chambre des dentelles en 2017 constitue un premier pas essentiel : un espace permanent où le public, souvent par surprise, découvre un patrimoine méconnu. « Avant de travailler ici, je ne savais pas que Bruxelles était une ville de dentelle », confie la conservatrice. Les expositions de mode contemporaine, situées à proximité, contribuent également à attirer un public diversifié qui traverse naturellement la salle.
Présentée en avant-première à Bruxelles, la pièce rejoindra bientôt le stand de la Fondation Roi Baudouin à la BRAFA. Une nouvelle occasion de rappeler que la dentelle bruxelloise, au-delà de sa délicatesse technique, demeure l’un des trésors les plus raffinés du patrimoine européen.

Où ? Musée Mode & Dentelle, Rue de la Violette 12, 1000 Bruxelles
Quand ? À partir du 12 novembre
Combien ? Tarif standard : 10€ (voir les différents tarifs)
