Chorégraphie Damien Jalet
Scénographie Kohei Nawa
Avec Shawn Ahern, Karima El Amrani, Aimilios Arapoglou, Francesco Ferrari, Vinson Fraley, Thi mai Nguyen
En alternance avec Christina Guieb, Astrid Sweeney, Ema Yuasa
Les 11 et 12 février 2026
Au Théâtre National
Fruit de la rencontre entre le chorégraphe Damien Jalet et le plasticien Kohei Nawa, le spectacle Planet [wanderer] déploie une esthétique d’une puissance tellurique, inspirée par des imaginaires proches de la mythologie japonaise. Le plateau devient surface cosmique, matrice obscure, territoire instable. Coprésenté par Charleroi Danse et le Théâtre National de Wallonie-Bruxelles les 11 et 12 février, l’œuvre nous emporte pour une traversée de soixante minutes dans une fresque esthétique et céleste, entre origines et déclin, interrogeant et sublimant nos conditions humaines.
Du noir abyssal, d’abord, jaillit une poudre lumineuse qui réfléchit le peu de lumière, comme pour symboliser la vie. Cette poudre noire, pailletée, est le terreau de Planet [wanderer], ou du moins son décor. Dans un espace à la fois sombre et lumineux, réfléchissant les faisceaux et les corps, le spectacle commence dans un mystère complet. Un corps, peut-être deux, se détachent et entament une danse aux instincts rituels. Puis se dévoile une figure presque mythique, protéiforme, constituée des corps des danseur·euse·s. Entre chaos originel et émergence de formes de vie, on semble être transporté dans un récit visuel cosmogonique. Les individualités se dessinent, prennent place dans le sol, littéralement, puisque des puits de liquide lacté enferment leurs pieds et les contraignent à danser avec le haut du corps, tels des roseaux pris aux vents. Les dos se courbent, les bras ondulent, iels rampent ou se redressent, rappelant l’état liminaire entre l’humain et le non-humain, ajoutant au trouble dans les formes et les forces en représentation.
Si Planet [wanderer] est une fresque profondément humaine, elle est aussi un écosystème. On y retrouve l’aspect organique du mouvement, parfois animal, parfois végétal, la résistance aux conditions climatiques, des zones de lutte et d’organisation. Par le travail qui s’opère sur les corps à travers la chorégraphie, nous sommes traversés par des sensations familières : un monde qui n’est pas le nôtre, mais qui pourtant constitue un échantillon scintillant du monde vivant ou des origines de la vie. Les danseur·euse·s apparaissent tantôt isolé·e·s — silhouettes errantes, presque spectrales — et, par moments, s’organisent en cercles concentriques et autres formes symétriques, semblant trouver à s’ordonner et à faire communauté. Les interprètes, par leurs individualités et la force de leur interprétation, sont spectaculaires. Le dialogue entre elleux et la matière cherche à évoquer « le lien entre l’être humain et sa planète1 ».
Entre genèse et décadence, l’ambiguïté demeure. L’errance – traduction de « wanderer » – est théâtralisée par le travail des lumières, de la musique et celui de la matière, que le plasticien Kohei Nawa rend tout simplement époustouflant. Réussite totale pour cette rencontre hybride entre le travail des couches et de la matière et les corps des danseur·euse·s. Il subsiste quelque chose de transcendantal, presque sacré. Dans un tableau final sidérant, la matière épaisse et lactée tombe des cintres et se répand sur les corps, les recouvre, agit sur eux, les entrave ou les transforme. Allégorie d’un monde qui mute ou qui se délite, vision mélancolique ou, au contraire, quête d’espoir, le spectacle convoque nos imaginaires et nous transporte dans cette estampe civilisationnelle poétique avec magnificence.
1. Citation extraite de la présentation de l’œuvre sur le site du TN _ https://www.theatrenational.be/fr/activities/4283-planet-wanderer-o-damien-jalet-kohei-nawa
