More

    Pieuvre 1 + 2 & 3 : tempêtes, fantômes et autres hommages

    L’œuvre tentaculaire de Françoise Bloch continue de s’étendre, et avec elle, une forme théâtrale rare, profondément marquante. Après Pieuvre 1 + 2, superbe spectacle créé en 2024, voici le troisième volet, que l’on attendait impatiemment — et qui séduit à nouveau. L’actrice et metteuse en scène propose désormais les trois volets en une seule soirée, une expérience aussi dense que cohérente, tant ces pièces semblent indissociables.

    Pour rappel, Pieuvre 1 (Traces) prend la forme d’une conférence illustrée, nourrie d’observations factuelles, qui explore les causes possibles de la mort d’un être cher. Pieuvre 2, plus léger et poétique, évoque la présence d’esprits parmi les vivants. Avec Pieuvre 3, Françoise Bloch plonge au cœur des tempêtes intérieures qui auraient conduit à ce geste irréversible. Elle y est entourée de David Murgia (en alternance avec Damien Trapletti) qui connaissait le disparu et de Jules Puibaraud, qui ne le connaissait pas. L’ensemble compose une véritable pépite théâtrale, aussi bouleversante qu’intelligente, et d’une grande justesse dans sa manière d’approcher l’indicible.

    Les trois spectacles convoquent des œuvres artistiques liées à l’être disparu. Concentrons-nous ici sur cette troisième partie, les deux premières ayant déjà été commentées l’an dernier. Cette nouvelle « tentacule » s’ouvre sur Tempête de neige de William Turner, représentation d’un bateau à vapeur pris dans un tourbillon glacé. L’œuvre est commentée avec malice par Jules Puibaraud — ou peut-être par une autre voix, plus trouble, celle d’un fantôme, celle de l’absent. D’emblée, le spectacle installe une atmosphère à la fois ludique et vertigineuse, comme si Françoise Bloch utilisait le théâtre pour inviter le disparu à se manifester.

    Que cherche-t-on, au fond ? À répondre à cette question : « qui commet le meurtre d’un homme qui se tue ? » — interrogation empruntée à Camille de Toledo et qui traverse les trois volets de Pieuvre. Mais ici, plus encore que dans les précédentes parties, la quête importe moins que ses détours. Ce qui compte, c’est le geste : par le théâtre, Françoise Bloch tente de faire advenir une présence, d’offrir un hommage, de dire l’amour.

    Plusieurs pistes sont explorées. Le spectacle « pivote » autour de figures convoquées à un débat volontairement fumeux : Françoise Sagan, Michel Butor ou encore Émile Durkheim. Ce dernier, auteur d’un ouvrage majeur sur le suicide, devient le point de départ de dialogues absurdes et jubilatoires avec Françoise Bloch. Le rire surgit là où on ne l’attend pas, sans jamais désamorcer la gravité du sujet.

    David Murgia (ou Damien Trapletti, selon la représentation) interprète avec une intensité saisissante un texte de sa plume, inspiré de La naissance du jongleur, une « jonglerie » de Dario Fo tirée de Mistero Buffo, que l’être disparu aimait incarner. Ce moment suspendu, d’une beauté troublante, fait affleurer avec force la présence de l’absent et rappelle combien le théâtre peut devenir un acte d’amour.

    Et toujours, la même question revient : pourquoi est-il parti ? Toutes les hypothèses surgissent — le confinement, la condition d’artiste, la société néolibérale… Mille pistes, mille tentatives d’explication. Mais aucune ne s’impose. Et c’est précisément ce refus de conclure qui fait la force du spectacle : de quel droit pourrait-on privilégier une cause plutôt qu’une autre ? Dès qu’une réponse semble se dessiner, il faut aussitôt s’en éloigner.

    Les trois parties du spectacle dégagent une profonde sincérité et une grande sensibilité. À partir d’une tragédie intime, Françoise Bloch parvient à faire rire, à déplacer le regard, à ouvrir un espace de partage d’une rare délicatesse. La proximité avec le public, rendue possible par une jauge volontairement réduite, renforce encore cette impression d’intimité précieuse.

    Même l’accès au spectacle est pensé comme une expérience : c’est à travers un dédale de rideaux et de couloirs que l’on atteint ces petites enclaves d’un Théâtre National revisité. Et l’on en ressort profondément touché, avec le sentiment d’avoir traversé une œuvre singulière, nécessaire, habitée par l’amour et la mémoire, où le théâtre devient un appel à celui qui n’est plus.

    Derniers Articles

    Pieuvre 1+2Idée originale et direction artistique Françoise BlochTexte et jeu Françoise BlochPieuvre 3Texte Françoise Bloch, David Murgia, Jules Puibaraud, Raven Ruëll, Damien Trapletti, Noémie ZurlettiAvec Françoise Bloch, David Murgia, Jules Puibaraud, Damien TraplettiDu 31 mars au 3 avril 2026Au Théâtre National L’œuvre tentaculaire de Françoise Bloch continue...Pieuvre 1 + 2 & 3 : tempêtes, fantômes et autres hommages