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    Ostentation. Boules de ping-pong, machisme et château gonflable

    Lorsqu’on s’assied, le spectacle a déjà commencé. Une masse cachée d’un drap doré joue avec nos perceptions : est-ce un corps qui se soulèvera de terre quand les lumières s’abaisseront ? Côté jardin, à l’avant-plan, une sorte de balançoire composée des cheveux ou des poils de Raiponce, une Raiponce forcée à s’épiler pour pouvoir enfin sortir de sa cage. Côté cours, à l’avant-plan également, un homme-orchestre à la régie, portant un t-shirt représentant un corps bodybuildé. À l’arrière-plan, une masse informe, douteuse, de forme humaine plausiblement. C’est de là que l’humanité sortira, où que le monstre plutôt prendra forme. 

    Sophia Rodriguez commence son show par la difformité, de dos, par des râles mêlant souffrance et plaisir, des cris plaintifs qui crissent, tandis qu’elle se déplace lentement en marche arrière pour rejoindre l’avant-plan. Longs ongles, mains étranges qu’on croirait sortir du film Le Labyrinthe de Pan, couches de tissus larges de magicienne ou de devin, des chaines métalliques dorées lui couvrant le visage et les yeux. Son corps n’est que son, froissement de tissus et feulement. 

    Puis, la performeuse se libère lentement de ses couches pour apparaître équipée comme une power rangers rouge dans la dèche. Là, c’est le film The Substance que notre imaginaire convoque sur scène, non pas tant pour l’automutilation physique visible mais plutôt pour celle, fantasmée, qui aurait mal tournée. Rodriguez se présente en-effet devant nous avec un corps déformé par de nombreux objets, qu’elle a enfermé dans son justaucorps de guerrière à qui on ne l’a fait pas. 

    L’artiste espagnole va s’adresser à nous, au public, surtout en anglais, et de ses yeux, fixer intensément quelques personnes du regard, nous faire rire, tandis qu’elle pouffe elle-même, danse, malmenée par le vent de ses désirs. Elle nous braque avec un long allume-feu, avant de mimer du sexe oral lorsqu’elle le met en bouche en le suçant. Elle ouvre sa « braguette » et commence ou fait semblant de se masturber sur scène, en se plaignant de travailler vraiment de trop. Une fois rassasiée, fatiguée, de sa vulve poilue ouverte aux regards, on pense d’abord, elle retirera toute une série d’objets callés en fait entre son costume et son corps : faux seins, balles de pingpong, saucisse, cartes, passeports, etc., qu’elle partagera avec nous en partie, dans un geste qui se veut volontiers comique. 

    Sophia Rodriguez se retrouvera à se déshabiller complètement sur la balançoire tressée de poils, après avoir grimpé tant bien que mal, écartant les jambes et son sexe à n’en plus finir, trémoussant ses fesses, avant de revenir sur terre et de nous faire découvrir ce qui se cachait derrière ce fameux drap doré : un château gonflable dans lequel elle se demandera si nous aussi, le public, on a envie de vivre cette solitude avec elle, celle d’être regardée et examinée sous toutes les coutures, dans ses moindres faits et gestes, de vivre sous les projecteurs et les voix des hommes déformées.  Ostentation est donc un spectacle plein de coupures abruptes et de scènes qui, mises bout à bout, montrent une femme qui n’a pas froid aux yeux, malgré les commentaires machistes d’hommes la désirant, commentaires qu’elle interprète elle-même sur scène. Elle est à la fois monstre de souffrance et créature obscène, fontaine de plaisir et danseuse étoile explosant de rire. Si on a parfois l’impression d’un petit côté décousu, encore en travail ou en recherche, l’artiste nous amuse autant qu’elle effraie, joue avec le public, sans peur de se faire mal ou de faire mal, dans cette performance mêlant ridicule, fantaisie, absurde et horreur.   

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