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    noVLand : la joie c’est toujours avec les autres

    La Anton Lachky & Eléonore Valère Company poursuit son exploration de l’ajout, très rare en danse contemporaine, de la narration au mouvement. Texte et chorégraphies cohabitent, s’épaulent, fusionnent, sans jamais se nuire, dans une pièce qui veut battre en brèche l’endormissement des consciences pour protéger la liberté et la démocratie.

    Noir. Une musique se fait entendre tandis que la lumière nous permet de découvrir cinq chaises (qui ne vont pas se cantonner dans la figuration) en fond de scène, et cinq interprètes, trois femmes, deux hommes, au centre du plateau. Une voix-off (celle d’Éléonore Valère-Lachky) nous situe le contexte : « Nous sommes en l’an 3000 sur la Terre, et plus personne ne sait qu’un jour, les humains ont parlé, se sont raconté des histoires… Plus personne ne se souvient qu’ils ont su rire, danser, aimer… »

    Ils n’ont rien d’autre à faire que marcher mais ils ne savent plus pourquoi ils marchent, pourquoi ils vont à noVLand. Et quand ils posent la question, la seule réponse officielle est : « parce que c’est comme ça ». Jusqu’au moment où se produit l’inattendu, un événement qui pourrait changer le cours des choses. Traversant une forêt, cinq acolytes se trouvent face à une porte mordorée qu’ils ont l’audace d’ouvrir et dont s’échappe une musique. Le déclic : ils se sentent reliés les uns aux autres.

    L’inspiration centrale de noVLand puise incontestablement quelque racine dans 1984 de George Orwell, où le concept de novlangue (« Newspeak »), langue artificielle, est conçue pour contrôler la pensée et réduire la liberté d’expression. L’absence de langage partagé isole les individus, les empêche de communier, de se lever, de s’indigner. La danse va éveiller un pouvoir très ancien, celui de communiquer, qui est une façon d’être ensemble pour échapper à l’oppression.

    Et la danse va prendre sa place de façon intense, effrénée, acharnée, alternant moments de douceurs et déchaînements d’énergie. L’espace disparaît sous la tornade des mouvements des interprètes. Tout est écrit, tout est précis et les scènes s’enchaînent avec une fluidité et une force remarquables. Un duo synchronisé se transforme en trio par l’irruption d’un partenaire qui adopte d’emblée la chorégraphie du couple dont l’un s’efface pour laisser la place à un autre protagoniste. Avant qu’un autre ne prenne le relais.

    Les chaises vont également s’affirmer avec une force particulière en étant « claquées » au sol, en venant de partout. Dans des mouvements d’ensemble ou individuels, les interprètes frappent les éléments de mobilier avec énergie, se répondant parfois les uns aux autres, suscitant autrefois la surprise. Et pendant que l’un ou l’autre s’escrime avec son accessoire imposé, les autres cheminent dans une procession bigarrée en fond de scène.

    Si les expériences de prise de parole dansée ou « d’irruption de la narration dans la danse contemporaine » signées par la compagnie – Courir les yeux fermés ou bord d’un ravin (2020), Les Autres (2021) ou Descendre (2024) – sont parties du texte pour être habillées du mouvement, l’élaboration de la pièce a été quelque peu différente ici. Le texte était déjà rédigé mais a évolué pendant le processus de création avec les interprètes, le chorégraphe demandant à l’autrice de modifier des séquences afin de pouvoir être raccord.

    Au final, texte et danse cohabitent en parfaite harmonie, sans jamais que l’un tente d’illustrer l’autre, cherchant, selon Éléonore Valère-Lachky, « l’espace entre ce que l’on voit, ce que l’on entend et ce que l’on imagine ». Heureusement, le « thriller de science-fiction chorégraphique » se termine bien. Parmi les trois (ou quatre?) fins possibles, les artistes ont vraisemblablement opté pour la meilleure, la plus positive : nous pouvons changer ce monde qui ne nous plaît pas.

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