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    Nager sa vie. Quand les cormorans s’envolent pour l’hiver

    Il existe un petit coin de paradis, au Nord-Ouest de Londres, où se croisent tous les matins de nombreux habitués (il sera surtout question d’hommes, dans ce livre, mais des femmes sont bien sûr présentes). Hampstead Heath, c’est le nom de ce paradis, du moins tel qu’il existait quand Al Alvarez était toujours en vie et qu’il relayait le détail de ses baignades quotidiennes, de 2002 à 2011, sur des pages qui sont devenues ce livre. 

    Nager sa vie se lit comme un journal intime d’un baigneur, la petite septantaine, qui décrit son environnement, humain, naturel, animal. Il me faudra plusieurs dizaines de pages pour comprendre qu’Alvarez ne passe pas tant de temps que cela dans l’eau, qui approche parfois le zéro degré. Il a une sorte d’habitude, qu’il essaie de maintenir, de faire un aller et un retour, sur une bonne vingtaine de mètres, sous l’œil protecteur des maîtres-nageurs. Néanmoins, cette nage est capitale pour lui, car c’est un des seuls moyens trouvés pour réduire la douleur causée par sa cheville, qui l’empêche d’année en année de marcher comme avant, quand il était encore valide. 

    Al Alvarez décrit donc minutieusement, du moins lors de sa première année « d’écriture de baignade » (il nage dans ces étangs depuis l’âge de 11-12 ans), les gens et les amis qu’il croise, les oiseaux qui l’accompagnent ou qu’il chasse, les arbres et leurs fleurs, mais aussi la température de l’eau. Si l’été était sa saison qu’il préférait, il en vient à attendre et à espérer la morsure de l’hiver, quand l’eau zone autour des quelques degrés seulement, à deux doigts de geler. C’est là que son corps s’éveille, qu’il doit se forcer un peu à se déshabiller, atteignant bientôt les 80 ans, pour aller faire trempette. C’est là que se trouve la dernière chasse à l’adrénaline qui lui reste. 

    Parce que l’auteur anglais, professeur d’université, poète et critique littéraire, admiré par Philip Roth qui préface ce livre, est un pionnier de la « narrative non-fiction » et qu’il a derrière lui quelques livres, un sur l’escalade, qu’il ne pratique plus, son corps l’ayant lâché, un autre sur le poker, qu’il continue de jouer, dans des compétitions en « vrai » ou en ligne. C’était un accro au mouvement, à l’exercice, au dépassement de soi au risque de se blesser, de trop en faire. À un âge avancé, mais avec toujours ancré en lui ce besoin de se sentir vivre et vivant, il retrouve de nombreux anciens athlètes comme lui, intellectuels aussi, à Hampstead Heath, des hommes âgés jusqu’à 89 ans, qui continuent de courir, nager, se dépenser. Lui, alors qu’il arrive à 80 ans, il ne lui reste plus, dit-il, que l’amour, la camaraderie et le sexe en position couché avec sa femme Anne, psychothérapeute de renom, et la nage. Même l’écriture devient difficile, moins un besoin qu’un devoir, sa pension étant limitée. 

    Nager sa vie est donc bien plus qu’un journal de baignade décrivant notre auteur s’extasiant sur les espèces qu’il croise ou les bourgeons qui reprennent vie. C’est la lente prise de conscience d’un homme qui décrit la vieillesse souffrante qui ne mènera que vers un seul but : sa mort. La question est : combien de temps lui reste-t-il à vivre et comment va-t-il vivre ces derniers moments sur cette Terre, alors qu’il devient de plus en plus laborieux de parcourir le chemin qui le sépare de sa voiture à l’étang. 

    Nager sa vie est donc un beau et contemplatif récit d’une décrépitude plus ou moins acceptée, tant que les humiliations liées à l’âge et la souffrance ne sont pas trop grandes. Quand on sait qu’Alvarez est mort en 2019 et que son récit s’arrête vers 2011, où il semblait être en piteux état, presque incapable de descendre vers les étangs sans être aidé, on se demande comme furent ses dernières années, et s’il a pu trouver une compensation à cette eau qui lui était essentielle pour lutter contre la douleur de sa cheville branlante. 

    On sort de la lecture reconnaissant de ce partage d’humanité sans complaisance, une humanité profondément mélancolique et consciente de sa mortalité qui ne le pousse que davantage à s’émerveiller, à la manière d’un Henry David Thoreau, de tout ce qui l’entoure dans ces étangs, à haute voix et par écrit, du vivant, des oiseaux, du plaisir d’être en vie, d’un coucher de soleil, d’une lumière qui baigne les nervures d’une feuille d’aubépine.

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    Titre : Nager sa vieAuteur : Al AlvarezÉditions : MétailiéDate de parution : 10 octobre 2025Genre : Biographie Il existe un petit coin de paradis, au Nord-Ouest de Londres, où se croisent tous les matins de nombreux habitués (il sera surtout question d’hommes, dans ce livre, mais des femmes sont...Nager sa vie. Quand les cormorans s’envolent pour l’hiver