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    Mister Nobody contre Poutine, un documentaire biaisé

    Vainqueur dans la catégorie documentaire lors de la dernière cérémonie des Oscars, prix spécial du Jury au Festival de Sundance, puis BAFTA du Meilleur documentaire, Mister Nobody contre Poutine semble avoir conquis le monde entier par la puissance de son propos sur la perte d’un pays et la propagande, silencieuse ou non, qui transforme les mentalités. Mérite-t-il cet accueil dithyrambique ? A la vision de celui-ci, il nous semble qu’il faut grandement nuancer les éloges, tant ce documentaire présente des lacunes.

    Éducation patriotique, une fausse nouveauté

    Pavel Talankin est coordinateur d’activités dans une école de Karabach, cité industrielle du fin fond de l’Oural, en Russie. Il semble heureux jusqu’à ce jour funeste du 24 février 2022 où son pays, la Russie, impliquée depuis 2014 dans l’agression de l’Ukraine via son soutien aux miliciens pro-Russes de Donetsk, Lougansk et l’annexion de la Crimée, lance une guerre d’invasion à grande échelle pour faire tomber le pouvoir en place à Kyiv. Son quotidien, ainsi que celui de ses élèves s’en trouvent chamboulés, le ministère de l’Éducation enjoignant aux enseignants de promouvoir une éducation patriotique et militaire, sanctions à la clé. Soutenu par David Borenstein, documentariste américain qui a eu vent de son histoire, il continue à filmer la vie ordinaire à Karabach, ses images devant intégrer un projet documentaire.

    Des images brutes

    Le seul intérêt du film à mon sens se trouve dans ses images. Tourner en Russie ou en Union Soviétique auparavant a toujours fait l’objet de certaines restrictions – que l’on pense aux nombreux journalistes, russes ou étrangers, emprisonnés pour leur travail – avoir des images brutes montrant l’évolution d’un groupe d’écoliers sur une période de plus d’un an est assez remarquable d’un point de vue documentaire.

    Une absence totale de contexte

    Néanmoins, le défaut principal de ce même documentaire est justement qu’il ne montre pratiquement que ces images brutes, sans aucune mise en contexte. Les directives qui suivent l’agression russe semblent être une sorte de Deus ex Machina venu perturber la tranquillité de sa vie quotidienne, alors que des soldats russes étaient présents depuis 2014 sur le front ukrainien, que l’embrigadement des esprits date de l’époque soviétique et que la militarisation de l’enseignement n’est que la remise à jour du système des pionniers soviétiques et l’extension à toute la population des jeunesses de Poutine – le mouvement Nashi (les Nôtres), une organisation de jeunesse politique nationaliste russe pro-Poutine créée pour contrer les révolutions de couleur – qui existent depuis 2005.

    Manque d’esprit critique

    Pavel Talankin semble vivre dans sa propre bulle, comme la plupart des Russes qui ont accepté le deal des autorités dans les années 2000 – pas de politique en échange d’une vie confortable – et ne réalise pas que la situation actuelle n’est que la phase finale d’un processus entamé il y a des années et se poursuivant génération après génération, et que l’apathie et la permissivité des esprits face aux mensonges du pouvoir sont les ingrédients principaux de cette tragique situation.

    L’empathie aux abonnés absents

    Et même si on peut évidemment ressentir de l’empathie pour ces enfants qui, comme des générations d’enfants embrigadés ici ou ailleurs, n’ont rien demandé, on aurait aimé que l’auteur – même en post-production sachant les risques encourus dans son pays – ait un peu plus d’empathie pour les enfants ukrainiens – une phrase dans le documentaire, contrebalancée par sa propre souffrance – tués, bombardés, enlevés et adoptés par des parents russes, et dont l’éducation doit à présent se faire, au mieux, dans des caves, stations de métro ou en distanciel. Un contexte qui rend sa propre victimisation assez indécente à mon sens.

    Un sentiment de malaise

    Mister Nobody contre Poutine n’est pas intentionnellement un mauvais documentaire. Néanmoins, par sa naïveté, son manque total de mise en contexte, sa frilosité à nommer les choses – le mot guerre n’est jamais mentionné – son manque d’empathie pour les victimes autre que russes, toutes ces choses qui auraient pu être ajoutées une fois sorti de Russie, il suscite le malaise plutôt que l’engouement.

    Vincent Penninckx
    Vincent Penninckx
    Responsable BD

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    Mr Nobody contre PoutineRéalisateur : Pavel Talankin et David Borenstein Genre : DocumentaireActeurs et actrices :Nationalité : République tchèqueDate de sortie : 07 janvier 2026 Voir sur ARTE Vainqueur dans la catégorie documentaire lors de la dernière cérémonie des Oscars, prix spécial du Jury au Festival...Mister Nobody contre Poutine, un documentaire biaisé