Magnifique voyage, Chez toi

Scénario : Sandrine Martin
Dessin : Sandrine Martin
Éditeur : Casterman
Sortie : 07 avril 2021
Genre : Vie quotidienne, intimiste

Chez toi, le livre s’ouvre comme une porte sur un monde d’objets du quotidien, de cigarettes qu’on se passe de main en main et sur une préface tout en humilité. Déjà la couleur est annoncée, ou plutôt les couleurs – tantôt rougeoyantes comme les flammes, tantôt bleutées comme la mer – la douceur de l’ouvrage risque de nous plaire.

Grâce au soutien de ERC EU Border Care et avec l’aide de l’ethnologue Cynthia Malakasis, la bédéiste Sandrine Martin s’immisce dans un monde qu’elle ne connaît pas, celui des réfugiés arrivés sur le sol européen via les côtes grecques. De cette expérience, naît un récit au titre évocateur, croisant le destin de deux femmes qui se ressemblent autant que leur destin les oppose – d’un côté Monika la sage-femme grecque dévouée, de l’autre Mona la Syrienne ayant fui son pays et portant dans son ventre la vie.

Expatriation, famille, précarité

Si l’essence même du récit se trouve dans une étude menée sur la situation de femmes réfugiées et enceinte, l’auteure décide de ne pas ignorer la présence des locaux dans le processus de migration. Chez toi nous parle, bien sûr, d’expatriation mais aussi de famille, de maternité et de précarité – sujets qui touchent les deux femmes autant l’une que l’autre. Mona vit dans une tente à l’entrée de l’ancien aéroport d’Athènes, bouleversée d’avoir laissé derrière elle sa famille, tandis que Monika habite un appartement exigu et souffre d’une trop grande promiscuité avec sa belle-famille. Nos héroïnes au caractère bien trempé – car notons qu’il y a dans Chez toi une volonté de créer des personnages féminins qui s’affirment énormément, face à des maris parfois un peu désorientés – vivent des situations qui, dans leurs différences, se répondent.

D’ailleurs, le choix graphique est directement influencé par ce jeu d’éloignement et de rapprochement des situations. Le bleu réunit, le rouge oppose et les destins se croisent dans la couleur. Au-delà même du parti-pris chromatique, Chez toi est un album maîtrisé au niveau technique et visuellement très plaisant – avec de belles textures, une grande profondeur dans certaines teintes qu’elles soient chaudes ou froides et un rapport au crayonné qui donne à la fois du rythme et de la sensibilité.

Finesse dans la narration et dans le dessin

Dans certains albums très esthétiques, le scénario est parfois laissé de côté au profit du graphisme. Ce n’est vraiment pas le cas, ici. Dans Chez toi, on retrouve la même finesse dans la narration que dans le dessin. D’ailleurs, on ne peut qu’être surpris de l’inventivité dont fait preuve Sandrine Martin sur le plan du tabulaire – mariant les dessins minuscules et les pleines doubles pages, jouant avec les signes et les superpositions, utilisant l’espace de la feuille avec énormément de liberté. La bédéiste déconstruit l’image traditionnelle d’une bande dessinée divisée en une série de petites cases successives, en jouant intelligemment avec l’espace blanc de la feuille, créant des silences et des respirations dans le récit. Et malgré cette manière inhabituelle de procéder, l’histoire n’en demeure pas moins clair. Une des trouvailles de Sandrine Martin, qui revient à intervalles réguliers, c’est de jouer avec les volutes de fumée pour créer un sens de lecture et une nouvelle forme de case – car la place de la cigarette comme le symbole de l’émancipation féminine et de la sociabilité est importante dans le récit.

Les cigarettes que fument les Syriens, placées sous le signe de la convivialité et appelées Al-Hamra, sont composées d’une substance qui rend nécessaire le fait de les rallumer régulièrement. Ces petits détails que nous transmet l’auteure témoignent du grand travail de documentation qui a été mené pour la réalisation du projet. Les informations livrées dans Chez toi, ont été collectée à partir des récits de vie de femmes et leur fictionnalisation a fait l’objet de plusieurs relectures. En plus du bel ouvrage déjà bien complet, le lecteur pourra se satisfaire du dossier explicatif livré à la fin et accompagné de photos d’archives. Un album magnifique qui sort du lot dans le catalogue Casterman de 2020.

A propos Cheyenne Quévy 89 Articles
Journaliste du Suricate Magazine