Titre : Lune de papier
Auteur : Mitsuyo Kakuta
Edition: Actes Sud
Date de parution : 07 mai 2025
Genre du livre : Roman
Dans un Japon édifié par ses traditions, il n’est pas toujours facile d’être une bonne épouse. Et Rika Umezawa en paye les frais. Ou plutôt, non. Ce sont les petits vieux dont elle gère l’épargne qui, à la fin, règle l’addition.
Rika a toujours couru derrière un idéal, celui du mariage parfait. Elle joue le jeu de l’épouse exemplaire, renonçant à ses études et à la carrière à laquelle elle se voyait promise. Mais face à l’indifférence de son mari, Rika s’essouffle. Le mariage est un sport d’endurance. Elle prépare inlassablement ses déjeuners à un homme qui tartine ses paroles de critiques. Il n’est pas méchant. Ses propos qui heurtent sont toujours dits avec humour et bienveillance. De manière déguisée, ses mots ont pour vocation de confirmer son ascendant. Il gagne l’argent et peut donc choisir à qui revient le pouvoir décisionnel. C’est un rouage subtil sur lequel repose toute la machine du couple et son déséquilibre. Rika est libre, mais elle n’a pas les moyens d’imposer ses choix, sauf si, tacitement, il l’y autorise.
Rika n’aurait jamais pensé que Masafumi approuverait son envie d’intégrer le marché du travail. Mais Masafumi est un homme moderne. Et c’est surtout un homme qui, même si elle travaillait, gagnerait toujours mieux que sa femme. Rika intègre donc une banque dont elle gère les produits d’épargne destinés à un public âgé. Mais très vite, face à l’importance de l’argent dans ses relations, Rika bascule dans une addiction des plus immorale. L’argent est sans cesse présent autour d’elle et pourtant, il n’existe pas. L’immatérialité des sommes qu’elle gère rend leur valeur obsolète. Alors, elle se sert. Elle dépouille ces vieux crédules qui ne comprennent pas bien les subtilités de l’époque dans laquelle ils vivent. Elle arnaque les grands-parents qui investissent pour leur descendance. Les vieux gripsous qui dorment sur leur fortune. Et ceux qui lui offrent le thé, en parlant de la maladie. Mais comment une femme tirée à quatre épingle peut-elle s’abaisser à un tel comportement ?
L’argent est partout autour de Rika, mais aussi dans le livre. Polyphonique, Lune de Papier interroge des personnes qui ont rencontré Rika. Leur témoignages ont une double fonction. Ils dévoilent un peu mieux le caractère de cette femme pudique qui, autrement, a du mal à se livrer. Mais ils permettent aussi au lecteur de s’infiltrer dans les finances de leur ménage. Chaque témoin trahit un peu ce qu’il cache de son propre rapport à la possession. Une femme qui a été élevée dans l’opulence et qui ne peut envisager de voir grandir ses enfants autrement. Un couple obsédé par la volonté de ne pas faire entrer les préoccupations matérielles dans leur foyer. Une mère qui achète l’amour de sa fille. Ils ont en commun ce lien que nous partageons tous : l’argent. Lune de papier est, à l’image de son personnage principal, un roman discret mais audacieux. Il ose aborder ce qui parfois fait honte. Il s’immisce, avec délicatesse mais non sans détermination, dans l’intimité de ses personnages et abordent des thèmes épineux tels que le respect des conventions, les rapports genrés et la puissance de l’argent.
