De Marie Bos et Francesco Italiano d’après Anton Tchekov
Avec Kalya Barras da Fonseca, Marie Bos, Jo Deseure, Didier de Neck, Ferdinand Despy, Joey Elmaleh, Estelle Franco, Francesco Italiano
Du 03 février au 14 février 2026
Au Théâtre de l’Océan Nord
Même si le combat et loin d’être terminé, le Théâtre Océan Nord a reçu l’autorisation de ré-ouvrir ses portes, avec une jauge réduite. Pour entamer dignement cette nouvelle saison, le collectif du Colonel Astral présente une réécriture de La Cerisaie d’Anton Tchekov dont l’histoire est semblable à celle du lieu et qui sonne comme une allégorie des difficultés que rencontre actuellement le monde culturel.
L’espace scénique est jonché de meubles de récupération : lits de camps d’où émergent ça et là, un corps emmitouflé dans une couverture ou une paire de jambes immobiles, chaises, fauteuils, tables de nuit et même dans le fond, une tente de camping. A l’avant de la scène, côté cour, un vieil homme barbu somnole. Une femme d’un certain âge se lève, une lampe torche à la main, et garnit ses oreilles de boucles en forme de cerises.
« Il était une fois, dans un grand pays tout blanc, une grande bâtisse toute blanche, entourée de cerisiers tout blancs ou vivait une famille. » Lioubov Andréïevna Ranevskaïa, la mère qui dirige ce domaine familial idyllique, est dévastée par la mort de son fil, Gricha, noyé dans la rivière. Elle quitte la Russie pour Paris où elle dilapide tout son argent. Pendant ce temps, la maison prend l’eau, au propre comme au figuré.
Printemps 1903. Après cinq ans d’absence, Lioubov revient dans la demeure qui l’a vu naître. Elle est accompagnée de sa fille Ania, âgée de 17 ans, qui était partie la chercher avec Charlotta, la gouvernante allemande du domaine. Les trois femmes sont accueillies par Lionia, le frère de Lioubov, Varia, sa fille adoptive qui a supervisé le domaine en son absence, Sasha, ancienne moujik (paysanne), fille et petite-fille des serviteurs des maîtres, et Firas, le vieux valet de chambre de la famille. Piotr Trofimov, un jeune étudiant qui avait été le précepteur du fils disparu, est également dans les murs.
Les retrouvailles se déroulent dans ce qui était la chambre des enfants, devenue le cœur d’un réacteur émotionnel. Ania est particulièrement heureuse de retrouver sa chambre, comme si elle ne l’avait jamais quittée. Entre quatre yeux, elle avoue à Varia que leur mère a été complètement ruinée par son amant et se trouve aujourd’hui très endettée.

Pourtant, les nouvelles ne sont pas bonnes : le 22 août, la propriété, y compris la cerisaie, sera vendue pour dettes. Sacha a toutefois un plan pour sauver le domaine : raser la vieille cerisaie qui ne produit plus qu’une année sur deux alors qu’elle était à l’origine d’un florissant commerce de confitures, de fruits séchés et d’alcools. Les cerises s’exportaient même jusqu’à Bruxelles pour produire de la kriek. A la place, Sacha préconise de construire des lotissements pour accueillir touristes et estivants. Lioubov écoute à peine trouvant les lotissements tellement vulgaires.
La fin du domaine résonne un peu comme la fin d’un monde et les différents protagonistes semblent incapables de réagir face au basculement qui s’annonce. « L’ère du verseau » fait ainsi référence à une croyance astrologique selon laquelle nous serions en train de passer de l’ère du poisson religieuse et individualiste à l’ère du verseau caractérisée par des relations de solidarité et de coopération. Ce moment de transformation profonde verrait les valeurs matérielles céder la place à une recherche de sens et de conscience collective.
Par le biais d’une troupe de théâtre qui reprend plusieurs extraits de La Mère, une pièce d’anticipation qui se passe de 1905 à 1917, de Maxime Gorki, le collectif replace l’action à la veille du grand chambardement de la révolution russe. Il saute également sur l’occasion pour faire un parallèle avec la situation du Théâtre Océan Nord en évoquant une fermeture décrétée par un ministre pour cause de vétusté. Où, comme pour la cerisaie, une poignée d’idéalistes est malmenée par quelqu’un qui va tout saccager pour faire du profit.
Pour Le Colonel Astral, le jeu de l’acteur, complètement libéré des codes du théâtre, constitue l’essence de la représentation. L’écriture scénique s’inspire du mode de fonctionnement de l’inconscient en opposant des éléments différents, voire divergents, pour créer une irrégularité narrative où cohabitent fiction et réalité et s’emmêlent différents degrés de narration. Et, par moments, ce fonctionnement brouille les pistes mais maintient un échange toujours renouvelé avec le public.
La cerisaie est effectivement vendue. Sacha a emporté l’enchère pour acquérir « le domaine où mon père et mon grand-père étaient esclaves ». Lioubov qui semble prendre conscience de la dure réalité pleure et rechigne à quitter les lieux. « J’aime cette maison, sans la cerisaie je ne comprends pas ma vie… Et s’il faut décidément vendre et bien, vendez-moi avec. »
