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    L’Engloutie, les histoires meurent aussi

    Présenté en mai dernier à la Quinzaine des cinéastes à Cannes et grand lauréat des prix Jean Vigo et André Bazin 2025, le premier long métrage de Louise Hémon se présente d’abord comme une fable onirique, lente et paisible en apparence. On pourrait être tenté de parler de film d’époque, mais la modernité du film réside dans ce qu’il raconte du désir, que la réalisatrice place au centre du récit. Ce désir est celui de son personnage principal, à la fois discret et omniprésent, grondant telle une avalanche, si bien que le drame montagnard ne tarde pas à faire boule de neige.

    Inspirée par les écrits de ses ancêtres, Louise Hémon raconte avec L’Engloutie l’histoire d’Aimée Lazare (Galatéa Bellugi), une jeune institutrice républicaine ayant accepté de s’isoler dans un hameau des Hautes-Alpes, à l’orée du XXᵉ siècle, afin d’instruire les petites filles. Pour ce qui est de la forme, la réalisatrice assume un parti pris fort en éclairant les personnages et décors tels qu’on les percevait à l’époque, utilisant la neige comme réflecteur naturel, la lune et le soleil comme projecteurs, ou encore la lumière vacillante d’une bougie ou d’une cheminée. Dans ce paysage d’hiver éternel, l’institutrice se heurte aux superstitions, au patois et à l’illettrisme de sa nouvelle communauté, où les hommes sont majoritaires — les mères étant descendues en plaine pour travailler.

    Lazare n’est pas dépeinte uniquement comme une figure de savoir et d’instruction. Si elle peut être aussi sympathique que suffisante, elle est avant tout une jeune femme. Cet aspect n’échappe pas aux garçons de son âge (Matthieu Lucci et Samuel Kircher), et le film expose dès les premières scènes la sexualité de l’institutrice. Le désir est partout et semble avoir des répercussions concrètes, et toutefois funestes, sur la communauté, se matérialisant dans les éléments naturels et météorologiques qui composent la montagne. Dans les histoires que les villageois échangent au coin du feu, ce sont les fantômes et la mort qui rôdent partout, et pas question de les coucher sur papier, sans quoi elles risqueraient de mourir, dit-on. Aimée Lazare, dans sa lutte contre l’obscurantisme, devient autant un objet de curiosité que de crainte, peut-être la personnification d’un monde voué à disparaître et d’une société en pleine évolution.

    L’intrigue gagne en opacité et prend des airs de film de genre, ce qui n’est pas pour nous déplaire. Il ne faudrait pas crier aux sorcières trop vite, tant Louise Hémon tient à raconter son film du point de vue de sa jeune héroïne, tout en conservant des zones d’ombre sur ses intentions. Aimée n’hésite pas à regarder de loin les jeunes garçons qui prennent un bain de soleil, avant de suivre leur trace jusqu’aux grottes avoisinantes, pour une scène aussi sensuelle qu’inquiétante. Galatéa Bellugi emporte avec elle tous les secrets de L’Engloutie — et nous avec. Attention, avalanche !

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    L’EngloutieRéalisatrice : Louise HémonGenre : DrameActeurs et actrices : Galatea Bellugi, Matthieu Lucci, Samuel KircherNationalité : FranceDate de sortie : 24 décembre 2025 Présenté en mai dernier à la Quinzaine des cinéastes à Cannes et grand lauréat des prix Jean Vigo et André Bazin 2025,...L’Engloutie, les histoires meurent aussi