
Il y a 30 ans, lors de la troisième semaine de juin 1996, sort Le Tombeau des lucioles d’Isao Takahata, cofondateur du studio Ghibli. Si on connaissait le studio pour ne pas sortir des dessins animés conventionnels, personne ne s’attendait pourtant à une telle expérience et à découvrir l’un des dessins animés les plus traumatisants…

Mais avant de découvrir ce film sur les écrans européens, il a d’abord vécu une sortie en demi-teinte dans son pays d’origine, le Japon, en 1988. Avec son comparse Hayao Miyazaki, avec qui il bosse depuis plusieurs années (entre autres sur la série animée Heidi, la petite fille de la montagne, que les plus de 50 ans ont connu à la télévision française), ils ont créé, trois ans plus tôt, le studio Ghibli, rendu possible suite au succès de Nausicaä de la vallée du vent où Takahata était à la production et Miyazaki à la réalisation.
Le nom du studio, Ghibli, vient du mot italien, issu de l’arabe libyen, qui signifie sirocco, ce vent chaud du désert. Mais c’est aussi le nom d’un avion de reconnaissance italien. Grand amateur d’aviation, Miyazaki a choisi ce nom pour symboliser le fait que le studio doit faire office d’éclaireur dans le secteur de l’animation japonaise et y faire souffler un vent de nouveauté.

Après un téléfilm documentaire qui inaugurera les débuts du studio, le duo et leurs équipes travaillent sur le film suivant de Miyazaki, Le Château dans le ciel, un film d’animation d’aventure qui obtient son petit succès en 1986. Malgré tout, pour assurer une stabilité financière, il faut absolument de nouveaux projets. Ce seront deux histoires qui sont mises en chantier, prêtes à sortir en même temps : Mon voisin Totoro pour Miyazaki et Le Tombeau des lucioles pour Takahata.

Après un travail considérable pour un jeune studio, qui a travaillé au maximum de ses capacités, les deux films sortent en avril 1988 et déroutent les spectateurs japonais. D’un côté, on a un conte optimiste sur la campagne japonaise et de l’autre, un film sur le destin tragique de deux enfants dans l’après-guerre. Seul le succès en produits dérivés des peluches à l’effigie de Totoro, l’esprit légendaire de la forêt, permet au studio de tenir le coup (et qui deviendra aussi par la même occasion le logo officiel du studio). En effet, la thématique et les scènes difficiles du film de Takahata font fuir les parents qui ont eu peur de montrer une telle tristesse à leurs enfants.

Mais d’où vient cette histoire ? Le Tombeau des lucioles, c’est d’abord une nouvelle écrite par Akiyuki Nosaka en 1967. Cette histoire est semi-autobiographique car l’auteur, en 1945, comme Seita, le héros de sa nouvelle, avait 14 ans et a vécu le même genre de drame. Après la mort de ses parents adoptifs, à qui son père l’avait confié après le décès de sa mère, il a essayé de subvenir aux besoins de sa petite soeur adoptive, qui décédera une semaine après la fin de la guerre. Mais contrairement à Seita, il a survécu et son père l’a retrouvé et recueilli avant de l’envoyer faire des études littéraires à Tokyo. Mais incapable de mener une vie normale, il finit par quitter les études et survit de petits boulots avant de devenir écrivain dans les années 50. En 1967, il a tenu à raconter cette histoire afin de se libérer de la culpabilité et du traumatisme causés par cette mort.
Pendant des années, plusieurs cinéastes ont voulu tenter d’adapter cette nouvelle pour la télévision ou le cinéma mais l’auteur a toujours refusé, arguant qu’il était impossible de recréer la terre aride et brûlée qui devait servir de décor et que des enfants contemporains ne pourraient pas interpréter les personnages de manière convaincante. Mais quand Takahata lui propose de plutôt l’adapter en film d’animation, s’il est d’abord surpris, il ne peut qu’acquiescer : c’est le meilleur média pour adapter cette histoire.

Si Nosaka est surpris et ravi par la précision et le réalisme que Takahata veut mettre dans ses décors, il ne sait pas encore qu’il a confié cette adaptation à quelqu’un qui a aussi vécu les bombardements durant la guerre et qui sait pertinemment qu’ils ne ressemblent pas à ce qu’on voit dans l’imaginaire populaire. Nosaka, quand il découvrira le film fini, sera très impressionné par la reconstitution des bombardements et de retrouver son quartier de son enfance, retranscrit de manière hyper réaliste, donnant au film un côté quasi documentaire.
Nosaka est revenu, après le succès international et tardif du film, sur l’origine du titre. Il s’agit en fait d’une homonymie entre des idéogrammes pouvant tout autant signifier « luciole » que « feu qui tombe du ciel », ce qui symbolise bien le mélange entre l’animal, la vie éphémère et les pluies de feu obtenues suite aux bombes incendiaires lancées sur le Japon lors de la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Et pour ceux qui ont vu le film, il faut avouer que cette histoire et la mort de Setsuko, la petite soeur de Seita, nous ont bien traumatisés. Pourtant, plus encore dans le film que dans la nouvelle, on connait, dès le début, l’issue finale de l’histoire. Le réalisateur, Takahata a souhaité montrer clairement la tragédie à venir afin de réduire la tristesse à la fin. Que le public s’intéresse surtout aux moments de joie durant leur courte vie à tous les deux. Mais Takahata a sûrement oublié que, même quand on connaît la fin de l’histoire, l’outil cinématographique arrive souvent à nous tenir en haleine et à garder un suspense sur une conclusion déjà connue. Et quand le drame arrive dans Le Tombeau des lucioles, tout spectateur normalement constitué sombre tout de même dans le plus grand chagrin.

Si les enfants ne sont pas devenus le public prévu par Takahata, la critique fut élogieuse et un public adolescent et adulte a entretenu le statut culte de ce film. Et à force d’en entendre parler lors de certains évènements ou projections spéciales (et même d’une discrète sortie en VHS aux USA en 1993), le film est finalement sorti au cinéma en 1996 en francophonie et est sorti en vidéo dès 1998 partout dans le monde, ce qui permit aux autres pays de découvrir ce chef-d’oeuvre méconnu. Mais c’est surtout avec le retentissement international des films de Miyazaki comme Princesse Mononoké ou Le Voyage de Chihiro (film dont on a parlé lors de notre deuxième épisode de notre podcast, Le Terrier du Suricate) que le studio Ghibli a attisé la curiosité du grand public, y compris pour Le Tombeau des lucioles qui passe alors à la postérité et s’inscrit en lettres d’or dans de nombreux top de films.
Par la suite, Takahata a souhaité retravailler sur la même période historique en adaptant le roman La Frontière de Shin Shikata. Ce film, qui aurait dû s’intituler Border 1939, plongeait cette fois au début du conflit mondial et suivait la recherche de Nobuhiko par Akio, un étudiant japonais, qui apprend que son ami, censé être mort en Mandchourie, est toujours vivant et a rejoint la résistance contre les Japonais qui ont envahi cette région chinoise. Lors de ses investigations, Akio se fait arrêter et torturer. Il est ensuite libéré par des résistants et Akio va alors aider la belle Akiko, d’origine mongole comme Nobuhiko, à rejoindre sa terre natale.

Mais en 1989, à lieu le massacre de la Place Tian’anmen en réponse aux mouvements des étudiants, intellectuels et ouvriers chinois qui réclament des réformes politiques et démocratiques. L’opinion publique au Japon, se retournant contre la Chine et le studio Ghibli ne veut pas risquer de lancer en production un film se déroulant en partie en Chine. Qu’un film sur la colère asiatique face à la colonisation et aux violences japonaises soit annulé suite à la colère japonaise face aux violences chinoises, comporte une forme d’ironie qui n’a pas dû échapper à Takahata.

D’ailleurs, le réalisateur n’abordera plus des questions géopolitiques complexes lors des quatre longs-métrages qu’il réalisera par la suite. En 1991, sortira Souvenirs goutte à goutte qui suit une jeune japonaise qui retourne dans sa campagne natale et qui se remémore son enfance. En 1994, il réalise Pompoko, un conte écologique sur les Tanukis, espèce mi-raton laveur, mi-blaireau, qui tentent d’empêcher les humains de détruire leur forêt. C’est un des rares films oniriques de Takahata (mais il faut savoir que l’idée du film vient de Miyazaki dont ce sont les thématiques importantes de son univers). En 1999, il réalise une adaptation du manga Mes voisins les Yamada dans une sorte de film à sketchs drôles et poétiques sur une famille japonaise. Enfin, peu de temps avant sa mort, il réalise encore Le Conte de la princesse Kaguya qui aura une nouvelle fois un joli succès et se retrouvera nommé aux Oscars pour le Meilleur film d’animation.

Le roman de Nosaka eut aussi droit à une nouvelle adaptation, cette fois en prises de vue réelles, par la chaîne de télévision japonaise NTV, dans le cadre du 60ème anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale. L’originalité de cette adaptation est que l’histoire de Seita et Setsuko racontée par leur cousine, la fille de leur tante qui les a maltraités. Malgré la défiance, à l’époque, de Nosaka pour une adaptation en prises de vue réelle, il n’a jamais donné son avis sur ce téléfilm.

Mais, même sans l’avoir vu, on peut se douter que cette adaptation n’aura sûrement pas eu autant d’impact que sa version animée. Ce film que l’on pensait enfantin, s’est avéré finalement un des dessins animés les plus traumatisants de tous les temps. Mais ce statut n’est pas négatif, au contraire, c’est un film essentiel, un chef-d’oeuvre à découvrir et pourquoi pas avec vos enfants. Car, si vous leur expliquez correctement le contexte et que vous répondez à leurs questions, un enfant peut étonnamment découvrir beaucoup de choses.


