Le Ministre des Poubelles, l’homme qui redonne une utilité citoyenne aux déchets

Le Ministre des Poubelles

de Quentin Noirfalisse

Documentaire

Sorti le 7 juin 2017

Vous ne le savez peut-être pas, mais Kinshasa possède son propre Ministre des Poubelles. Bien sûr, ce n’est pas un poste officiel. C’est le nom d’artiste d’Emmanuel Botalatala, un sexagénaire congolais passionné qui crée des œuvres colorées et insolites avec les déchets de la capitale. Depuis les quartiers populaires, il donne une seconde vie à des objets récupérés dans des décharges tout en multipliant des tableaux en relief à forte connotation politique.

Quentin Noirfalisse dépeint, dans son premier documentaire, le portrait d’un artiste plasticien original avec acuité et sensibilité. Regard acéré, mains habiles, jambes déformées par la polio, le Ministre des Poubelles a des idées bien pesées sur l’histoire et la trajectoire de son pays. Le respect des droits humains, l’environnement, la démocratie, l’accaparement des ressources naturelles font partie de ses sujets de prédilection mais aussi de ses tourments intérieurs. A travers son art, à la fois engagé et voué à l’éducation civique, il tente de transmettre les enjeux politiques, environnementaux et sociaux de son pays à ses compatriotes. Et quand il ne travaille pas, l’artiste congolais consacre son temps, avec l’aide de quelques amis, à la fondation d’un centre culturel pour y sauver son œuvre et former les artistes de demain.

Le documentaire capte l’essence du quotidien de Botalatala, charrie ses interrogations, met en lumière ses idées et son travail. Sans voix off, sans interview, Quentin Noirfalisse suit, en cinéma direct, cette aventure humaine et artistique en prenant le temps d’explorer le monde qui entoure le Ministre des Poubelles. On y découvre sa situation précaire par l’entremise de Marguerite, sa femme, qui a tout sacrifié pour sa carrière artistique. On y fait la connaissance de Richi et d’Eric, deux jeunes au parcours difficile, qui combinent petits boulots tout en apprenant l’art de la poubelle auprès du maitre. Sans chercher le misérabilisme ou le sensationnel, la caméra de Noirfalisse parcourt en leur compagnie la « Cité » et les parcelles de Kinshasa et nous révèle un monde insoupçonné. Quelques séquences poignantes parsèment le récit comme celle où Richi rend visite à sa mère démunie après de longs mois d’absence. En quelques mots, avec beaucoup de pudeur, on comprend très vite que les servitudes et la survie matérielle sont souvent difficiles à conjuguer avec les rêves et les projets d’avenir.

Des plans serrés à l’esthétique photographique s’enchaînent et ponctuent le documentaire. Tantôt des images de Kinshasa avec ses atmosphères particulières, tantôt des gros plans du savoir-faire confondant de l’artiste. Et si, dans le documentaire, Botalatala promène en général un regard lucide et critique sur notre époque, sa lecture du monde n’échappe pas pour autant à quelques petites contradictions, notamment sur le statut de la femme. Dans une scène du film, l’artiste décrit un projet de tableau autour de la thématique de la défense des droits de la femme. S’ensuit une autre séquence plutôt surprenante où on le retrouve chez lui en compagnie de son épouse, bien enfoncé dans son canapé, en faisant preuve d’un certain … machisme !

Mais ne chicanons pas, le Ministre des Poubelles fait un travail essentiel. A l’heure où le climat politique est très tendu en RDC avec le report des élections en 2018, son art à portée politique peut générer une prise de conscience de la part des Congolais pour obtenir un chemin vers la démocratie. Et quand on apprend que Kin-la-Belle est désormais nommée Kin-Poubelle car 90% de ses déchets ne sont pas gérés correctement, on ne peut que saluer bien bas un artiste qui dialogue avec la poubelle et lui redonne une utilité citoyenne.

Marie-Laure Soetaert
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Journaliste du Suricate Magazine