Titre : Le Mal joli
Auteur : Emma Becker
Éditeur : J’ai Lu
Date de parution : 27 août 2025
Genre : Roman
Emma rencontre Antonin. Elle est écrivaine (elle se décrit comme « écrivain »), lui aussi. Elle vit dans le Sud de la France, avec deux enfants en bas âge et un mari. Antonin habite à Paris, ses adolescents vivent leur vie, il entretient une relation assez leste avec une femme (et beaucoup d’autres). Elle se décrit comme une prolétaire libre, lui est de droite, avec un petit « de » en particule et attaché à mettre en valeur des collabos fameux. Entre ces deux-là, la passion du sexe va advenir, et avec et une envie indestructible de casser leur quotidien, surtout chez Emma, pour faire germer leur aventure infidèle commune.
Le Mal joli serait-il un cas d’école ? À la question « que faire de l’extrême droite », ne faudrait-il pas d’abord savoir répondre à la question « que faire de la droite ? », si tant est qu’il existe encore une distinction entre les deux ? Emma, elle, décide de lui cracher dessus pour pouvoir mieux la gober toute entière (pour continuer d’adopter le style du roman). Parce que pour elle, ce n’est pas une question. Ni qu’il soit de droite, ni sa passion pour les collabos, ou alors si peu (une page grand maximum, sur un livre qui en comporte plus de 400). De gauche ou de droite, peu importe à Emma, tant qu’elle peut sucer pour le rendre heureux.
Parce que oui, il fau(drai)t mettre la politique sur le côté, et aussi un certain féminisme de type « ovidien ». Emma, elle l’assume pleinement : elle, mais aussi toutes les femmes, est l’esclave sexuelle volontaire, consentante, et qui en redemande, de cet homme, de ces hommes. Elle jouit de les faire jouir, elle tient à avaler tout leur foutre, jusqu’à plus soif, tout en léchant goulûment leur anus. Elle est débridée, passionnée, et ne cherche qu’à alimenter sa boussole sexuelle intérieure qui la guide vers les bites des hommes (d’un homme précis, ici, en l’occurrence), et être prête à toutes les « enculades », comme elle aime les nommer, pour arriver à ses fins.
Emma aime donc se faire prendre (comme elle se décrit aussi comme « metteur en scène », et tient donc, semble-t-il, à ne pas féminiser ses fonctions, il est tout aussi primordial pour Antonin de dire « qu’il les baise », ces femmes, et non pas qu’il baise « avec ») par son amant qui vit des mots et des femmes. Et de Paris, de ses cercles, ou d’un certain Paris, il est aussi beaucoup question dans Le Mal joli. Et même si elle ne l’est pas, parisienne, elle y passe beaucoup de temps, Emma, dans ce roman. Et ce petit côté parisien littéraire qui se reluque, qui boit beaucoup de vin, fume et mange bien, qui se déplace de salon littéraire en séance de dédicaces, il faut aussi se le taper.
Le Mal joli serait-il donc un cas d’école ? Emma a-t-elle le droit d’écrire cela ? Réponse A, Jean-Pierre, absolument. Est-ce rentrer dans son jeu que d’accepter les prémisses de ce roman ? Doit-on juger un livre (de passion cul) politiquement ou sur la littérature exclusivement ? Que faire, que faire, que faire, sinon refermer le livre après 50 pages ? Aller plutôt jusqu’au bout, comme Emma aime si bien le faire, en se léchant les doigts ?
J’ai choisi d’aller jusqu’au bout aussi parce que je suis journaliste et qu’il me parait justifié de lire une œuvre jusqu’à la dernière page avant de la critiquer. Et j’ai bien fait, même s’il m’est peut-être dur de l’écrire noir sur blanc (mais pourquoi donc ?). Si le style Emma Becker peut agacer/rebuter/questionner, ce mélange de flamboyance grandiloquente, d’égocentrisme exacerbé (les 400 pages ne tournent qu’autour de sa pauvre personne), de mise à nu des sentiments et de son intimité, cette absence totale de propos politique, mais aussi et surtout un certain plaisir à se vautrer dans le vulgaire, le scatologique presque, à parler de pet et de merde sans grand style, si le style Emma Becker est donc là, partout, omniprésent (à quoi s’attendre d’autre ?), il faut reconnaître que malgré tous ses défauts, elle sait écrire.
Et là où elle est forte, ce n’est pas forcément dans la plainte ou le gémissement, ni dans la description de cette passion « pour l’homme de sa vie », avec qui elle veut fusionner, son sexe en bouche, qu’elle voudrait contrariée mais qui ne l’est au final pas tant (Sally Rooney observe bien plus finement ce moment d’angoisse et ce jeu avec la chance et la chair qu’est l’infidélité. Rooney est aussi meilleure pour l’art du dialogue, mais Becker sait faire parler le désir et la naissance des sentiments exacerbés). Emme Becker est douée pour parler d’écartèlements, entre sa vie de mère d’enfants en bas âge et de femme désireuse de jouir d’Antonin, à partir du premier tiers du roman, des sacrifices que cela lui coûte, avec de l’humour, du désespoir, des envies de meurtre, en comparant sa situation à celle de son homme de rêve, inconséquent monsieur qui ne comprend ou/et ne cherche pas à voir, coureur de jupons « qui n’a jamais su être père », excusons-le, car il avait mieux à faire, il fallait qu’il devienne un écrivain (de droite).
Le Mal joli se révèle être un livre assez fascinant sur une écrivaine qui se modèle devant nous, qui crie son désespoir de vouloir écrire, de ne plus voir ses enfants qu’elle aime de tout son cœur, et qui plonge dans cette aventure la gorge grande ouverte et les doigts mouillés, son style toujours collant de stupre, pour rencontrer cet homme, sa vie, le sexe, l’amour, et pour se forcer à ce que ça en vaille la peine, que la « folie se matérialise ».
