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    Le juge et l’assassin : un césar du meilleur acteur inattendu

    Il y a 50 ans, lors de la deuxième semaine de mars 1976, sort Le juge et l’assassin de Bertrand Tavernier. Si c’est le troisième film en collaboration avec Philippe Noiret, c’est pourtant un autre acteur qui épatera le public et la profession, là où on ne l’attendait pas.

    Mais avant tout ça, il faut se pencher un moment sur l’état de la carrière de Bertrand Tavernier. C’est dans son enfance, marquée par des problèmes de santé, qu’il découvre et se passionne pour le cinéma lors d’un séjour au sanatorium pour soigner sa tuberculose. Lors de ses études de droit à la Sorbonne, il fonde avec ses camarades, une revue de cinéma et se tourne vite vers sa passion en réalisant ensuite des piges pour Télérama, Cinéma, Positif, etc. Sa spécialité est d’être un des rares à interviewer les réalisateurs étrangers. Au même moment, il se retrouve assistant de Jean-Pierre Melville sur le film Léon Morin, prêtre et réalise ensuite des segments dans des films à sketchs des années 60 : Les Baisers et La Chance et l’Amour. Il devient ensuite attaché de presse à temps plein, dans le cinéma, entre autres pour Stanley Kubrick pour 2001, l’Odyssée de l’espace, Orange Mécanique et Barry Lyndon. Le cinéaste a d’ailleurs raconté qu’il a démissionné de ce travail en envoyant le télégramme suivant :“En tant que cinéaste vous êtes un génie, mais dans le travail, vous êtes un crétin“

    Philippe Noiret dans L’horloger de Saint-Paul

    C’est peu avant sa démission, en 1974 que Bertrand Tavernier sort enfin son premier long-métrage : L’horloger de Saint-Paul. Et pour cela, il s’associe à un duo de scénaristes tombés en désuétude après avoir été conspués par les cinéastes de la Nouvelle Vague : Jean Aurenche et Pierre Bost. Les deux amis sont, dans les années 40 et 50, les scénaristes stars pour des réalisateurs comme Claude Autant-Lara pour qui ils signent des chefs-d’oeuvre comme Le Diable au corps,La Traversée de Paris ou La jument verte ; ou pour René Clément (qu’on a vu il y a deux semaines pour son premier film, La Bataille du rail) pour qui ils signeront Jeux Interdits, Gervaise ou encore Paris Brûle-t-il ?

    Pierre Bost et Jean Aurenche

    En même temps que de commencer une retentissante carrière par un beau succès, Tavernier remet sur le devant de la scène, le duo. C’est d’ailleurs lors du tournage de L’horloger de Saint-Paul que Pierre Bost lui parle de l’histoire de Joseph Vacher, un tueur en série français de la fin du 19ème siècle. Mais avant de se pencher sur cette histoire, Tavernier travaille déjà sur son second film, Que la fête commence, sur la conspiration de Pontcallec (une tentative de soulèvement en Bretagne contre le régent Philippe d’Orléans), avec à nouveau Jean Aurenche au scénario. Cette fois, c’est une pluie de Césars qui tombe sur l’équipe du film : meilleur second rôle pour Jean Rochefort, meilleur décor, meilleur réalisateur pour Tavernier et aussi pour le meilleur scénario en compagnie de Jean Aurenche. Pierre Bost n’est pas de la partie et décède d’ailleurs en 1975, quelques mois après la sortie de ce film. Il est tout de même crédité pour le projet suivant : Le juge et l’assassin dont il avait donné l’idée deux ans plus tôt et pour ses contributions au scénario. Et cette fois encore, le duo Aurenche-Tavernier, gagne le César du meilleur scénario. 

    Ce film est largement adapté de l’histoire réelle de Joseph Vacher, un ancien sergent réformé, interné par la suite dans un asile psychiatrique suite à sa tentative de suicide qui lui laisse une balle dans la tête, puis libéré sans réellement de traitements. Il devient alors un vagabond, qui va de ville en ville pour tenter de survivre grâce à de petits boulots. Entre 1893 et 1898, il commettra au moins une vingtaine de meurtres accompagnés souvent de viols. Il est alors surnommé le “tueur de bergers” ou “l’éventreur du sud-est”. Le juge d’instruction du procès, Émile Fourquet ayant publié le récit de son travail, l’idée est alors de construire le film sur la relation entre ces deux êtres : le juge et l’assassin. Si au départ, tout semble plutôt manichéen, le film plonge le spectateur dans le malaise en révélant au fur et à mesure d’autres facettes de la personnalité des deux hommes. Est-ce que ce criminel est un fou ou est-il responsable de ses actes ? Est-ce que le juge s’occupe de cette affaire pour le bien de la société ou pour son ambition personnelle ? Et si au final, les deux hommes n’étaient pas si différents ? On découvre au fur et à mesure du film que ce juge n’est pas si honnête homme et profite surtout de son statut de nanti pour rester irréprochable aux yeux de la société. A une époque où se déroule l’affaire Dreyfus et où la Commune et les révoltes ouvrières sont proches, le parallèle est clair et le film se clôturera d’ailleurs une révolte ouvrière et par ces derniers mots : “Entre 1893 et 1898, le sergent Joseph Bouvier tua 12 enfants. Durant la même période, plus de 2500 enfants de moins de 15 ans périrent dans les mines et les usines à soie, assassinés !”. Le message du film, très à propos dans un monde post-mai 68 où la peine de mort est encore appliqué sur le territoire français (elle ne sera abolie officiellement qu’en 1981), se retrouve à nouveau d’actualité dans notre époque actuelle où les privilégiés semblent pouvoir tout se permettre et veulent garder leur statut au détriment de tous les autres. 

    Philippe Noiret (Emile Rousseau) et Michel Galabru (Joseph Bouvier)

    Mais pour réussir à faire un film sur deux personnages emblématiques (qui prennent pour le film les noms de Émile Rousseau et Joseph Bouvier), il fallait aussi un casting emblématique. Dans le rôle du juge, Bertrand Tavernier ne doit pas chercher bien loin en choisissant Philippe Noiret qu’il a déjà dirigé lors de ses deux premiers succès et le comédien est parfait dans ce personnage tout autant impeccable que méprisable. Mais la grande surprise, c’est le choix du comédien pour interpréter l’assassin : Michel Galabru. A l’époque, Galabru n’est connu que pour ses rôles comiques. Si certains sont de vrais succès (Le Gendarme de Saint-Tropez et ses suites), il est aussi à l’affiche de nombreux navets qu’il ne tourne que pour des raisons alimentaires. Mais Tavernier déclare voir « derrière le nez rouge du clown, derrière les films indignes de lui où il s’arrangeait malgré tout pour être formidable” et que “voilà longtemps que je sentais bouillonner le génie d’un Raimu ». Malgré tout, le réalisateur a dû se battre pour imposer l’acteur dans ce rôle car personne n’y croyait et surtout pas les producteurs et financiers du film qui ont failli se rétracter du projet. De son côté, Galabru est terrifié par ce saut dans l’inconnu et la pression qu’il a sur les épaules. L’acteur dira que c’est “à force de persuasion, d’amitié et de sincérité que Bertrand est parvenu à me convaincre”, ajoutant même “Je crois que je n’ai jamais autant aimé mon métier qu’en sa compagnie ». L’acteur signera d’ailleurs par la suite ses lettres à Tavernier : “Ton assassin reconnaissant”.

    Pourtant, c’est aussi oublier que Michel Galabru est, à côté de tous les navets qu’il tourne, un grand acteur de théâtre et à la sortie du film, les avis sont unanimes : Galabru est incroyable dans ce rôle ! La profession ne passera pas à côté de sa performance et lui donnera le César du meilleur acteur. César qu’il recevra d’ailleurs des mains de Philippe Noiret (qui le gagnera, lui, que l’année suivante pour Le vieux fusil). Le moment est d’autant plus historique que l’acteur ne retrouvera jamais vraiment un rôle de cette envergure, continuant une filmographie toujours parsemée de succès et de navets. Il y eut quand même deux exceptions : Subway de Luc Besson en 1985 et Uranus de Claude Berri en 1990 où il est nommé à chaque pour le César du meilleur second rôle. 

    Au final, Le juge et l’assassin est un film qui est surtout connu pour être le film qui a consacré la carrière souvent sous-estimée de Michel Galabru mais il est intéressant de le redécouvrir aussi pour les messages qu’il véhicule : un manifeste social entre ceux qui ont le pouvoir et les opprimés, qui n’a jamais été autant d’actualité bien que le film soit sorti il y a 50 ans !

    Loïc Smars
    Loïc Smarshttp://www.lesuricate.org
    Fondateur, rédacteur en chef et responsable scènes du Suricate Magazine

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