Titre : Le jour du chausson aux pommes
Auteur.ice : Céline Letartre
Editeur: Courgette éditions
Date de parution : Avril 2026
Genre du livre : Roman
Depuis #MeToo, #MeTooInceste et les différentes affaires médiatiques qui ont mis un coup de projecteur sur les violences sexuelles et sexistes, la parole s’est libérée. De nombreuses victimes ont ainsi pu prendre conscience qu’elles n’étaient plus seules, ni avec leur souffrance, ni avec les dégâts d’une relation toxique, d’un abus ou d’un acte de maltraitance. Une autre voix est devenue possible : parler pour guérir.
Dans Le Jour du chausson aux pommes, Céline Letartre propose un récit de vie, celui de Clémentine, une existence jalonnée par les traumatismes et les abus. Tantôt en prose, tantôt par la poésie, elle décrit, dans une langue parfois très crue, les violences dont elle a été victime. Tout commence dans l’enfance, lorsque l’adulte devient agresseur sexuel. Puis viennent les « premiers » : premier amour, premier émoi, première vraie belle rencontre. Celle que l’on imagine capable de tout bouleverser dans un torrent de passion et d’amour. Mais là encore, la dégringolade commence et les violences conjugales viennent s’ajouter au drame.
Lorsqu’on aborde aujourd’hui la question des traumatismes, on sait combien une enfance fragilisée peut peser sur toute une existence. Lorsque l’adulte qui devrait protéger vient fracasser la maison symbolique dans laquelle l’enfant devrait pouvoir se construire, il laisse une blessure qui peut devenir un poids immense à porter. Certains parcours de victimes de violences sexuelles peuvent alors être marqués, plus tard, par d’autres situations de violence ou de prédation. Des personnalités comme Vahina Giocante, Flavie Flament ou Anouk Grinberg ont contribué à rendre visibles ces trajectoires, cette ligne terrible qui peut parfois relier l’enfant victime à la jeune fille puis à la femme confrontée, des années plus tard, à d’autres prédateurs. Le Jour du chausson aux pommes s’inscrit dans cette mécanique de prédation et de destruction méticuleuse.
Heureux sont les fêlés, car ils laisseront passer la lumière
Ce qui frappe d’abord chez le personnage de Clémentine, c’est le contraste saisissant entre la noirceur qu’elle traverse et la lumière qui émane d’elle. C’est une jeune femme romantique, romanesque même, presque idéaliste dans sa manière d’aimer et de regarder l’autre. Ce qui pourrait apparaître comme une fragilité devient pourtant, au fil du récit, l’une de ses plus grandes forces. Car c’est précisément dans cette obstination à chercher la lumière au cœur de l’ombre que naît son mouvement de résilience.
Se chercher, se nommer, traverser son propre Styx. C’est au cours de cette descente initiatique que Clémentine tombe dans une relation d’emprise, jusqu’à atteindre des degrés de cruauté et de violence qui confèrent au récit une dimension profondément glaçante.
L’un des grands mérites du livre réside dans sa capacité à dévoiler la mécanique insidieuse de l’emprise : comment elle commence, comment elle se tisse patiemment, comment elle peut demeurer invisible aux yeux de l’entourage et comment elle finit par enfermer une personne dans une réalité qui, vue de l’extérieur, semble parfois incompréhensible. Plus encore, le récit montre que la violence ne cesse pas nécessairement avec la séparation. Lorsqu’un enfant est présent, l’emprise ne disparaît pas nécessairement avec le couple : l’objet de destruction peut se déplacer.
Le parcours de Clémentine est également un parcours identitaire. Sa sexualité évolue, se questionne, se cherche au fil de l’adolescence et de la vie adulte. D’abord inscrite dans une forme de sexualité hétéronormée, elle rencontre ensuite le doute, le flou, l’incompréhension. Cette partie est particulièrement juste parce qu’elle rappelle une chose essentielle : ressentir une attirance ne signifie pas nécessairement savoir immédiatement ce qu’elle veut dire, ni devoir lui donner tout de suite un nom.
Le miroir de l’autre
Le ton du récit est introspectif, sensible, testimonial. Mais il est aussi profondément marqué par ce qu’il raconte. La chronologie est parfois linéaire, puis soudain se fracture. Il y a des ruptures, des fragilités, des moments de déconnexion. Comme si l’écriture elle-même portait les traces du traumatisme : ses effets sur la mémoire, sur le temps, sur la perception de soi. Une écriture viscérale, presque au sens littéral du terme.
C’est aussi ce qui donne au témoignage sa force. Parler encore et toujours des violences sexistes et sexuelles faites aux femmes et aux enfants est nécessaire parce que les récits individuels permettent de faire émerger une réalité collective. Ils ouvrent des discussions sur des violences encore trop souvent minimisées, mal comprises ou insuffisamment prises en compte par les institutions, la société et la justice. Il suffit d’entendre les récits de mères qui tentent de protéger leurs enfants, de femmes manipulées, endormies, violées ou brutalisées, pour comprendre l’ampleur du problème. Ces violences ne surviennent généralement pas dans une rue sombre, commises par un sombre inconnu masqué. Elles se produisent au cœur même des foyers, avec l’homme que l’on pensait aimer.
Ecrire, c’est aussi transformer. Faire de la douleur quelque chose qui dépasse celui ou celle qui l’a vécue pour devenir un objet littéraire, puis quelque chose qui peut être transmis. Merci pour le courage d’avoir raconté ce chemin, car à chaque page se devine la volonté de faire de cette histoire non seulement un témoignage, mais aussi un refuge pour celles qui pourraient un jour s’y reconnaître.
